La fabrique des meilleurs, Patrick Fauconnier

Publié le par Réformisme et rénovation

Le mois de juin a été riche en débats et analyses : la coupure des élites avec le peuple, le vote des précaires et des exclus, la peur du chômage, etc. La lecture du livre de Patrick Fauconnier (écrit avant le référendum) confirme que le mal est profond. On peut ne pas partager entièrement la démonstration de l’auteur et regretter que certains arguments soient trop appuyés (jusqu’à la redite) mais cette enquête doit nous conduire à nous interroger sur ce qu’est devenue la culture française : un système éducatif très sélectif, trop théorique et coupé du monde du travail et de l’entreprise, le règne de la diplômite aiguëe, le mépris de l’enseignement professionnel, les gaspillages de la formation professionnelle (réservée aux plus diplômés), le recours à l’assistance plutôt qu’à l’insertion, le mépris des petits boulots, etc.

Le constat est dur et l’alternative nécessiterait des changements profonds car culturels et touchant les « élus » au bénéfice des « déchus ». L’auteur n’est pas tendre avec certains membres de cette élite, de droite ou de gauche.

Une lecture intéressante pour prendre de la distance et sortir des débats partisans avant de réfléchir à de nouveaux projets de société.

Alain lavignotte


La fabrique des « meilleurs »
Enquête sur une culture d’exclusion

Patrick Fauconnier

L’auteur : Grand reporter au Nouvel Observateur, chargé des questions touchant à la formation professionnelle et à l’entreprise, Patrick Fauconnier a publié en 1996 au Seuil un essai remarqué : Le talent qui dort. La France en panne d’entrepreneurs. Il est le fondateur du magazine économique Challenges.


4° de couverture :

Pourquoi la France, qui se veut modèle universel en matière d’égalité, de solidarité et de protection sociale, ne parvient-elle pas à résorber un taux de chômage et de pauvreté parmi les plus élevés des pays riches ? Comment se fait-il que la gauche comme la droite échouent depuis vingt ans sur ce terrain ? Le fait est que, malgré nos coûteux systèmes d’assistance, nous avons quasi autant de pauvres que la très « libérale » Amérique. Contrairement à ce que l’on pense parfois, les causes principales de cet échec ne sont ni économiques, ni techniques, mais culturelles. C’est la rançon d’un usage dévoyé de la méritocratie.

Dans la très élitiste société française, c’est la performance du « meilleur » qui commande et verrouille l’accès à l’emploi. Sous la devise « A chacun selon ses mérites », les systèmes de formation fonctionnent comme une raffinerie chargée de sélectionner très tôt –bien trop tôt- la crème de la nation. Ainsi a été tracée une « voie royale » instaurant une séparation entre « élus » et « déchus ». Les conséquences de cette discrimination sont désastreuses : une relation hystérique des parents à l’égard de l’école, un mépris pour ceux qui échouent, des réflexes corporatistes impitoyables, mais surtout un déficit tragique de main d’œuvre bien formée.

Inefficace, cet élitisme. Pour le discours devenu dominant, les éliminés ou les « déclassés » n’ont eu que « ce qu’ils méritaient ! ». Cette indifférence et ce « racisme social » imprègnent dorénavant notre culture. Dans notre pays, il est devenu très dur, pour ne pas dire impossible, de remonter la pente lorsque l’on est relégué parmi les déclassés.

Sans langue de bois ni préjugés idéologiques, Patrick Fauconnier mène dans ces pages une enquête saisissante.


Notes de lecture :

Deux chiffres qui font la honte de la France : 37% d’une génération qui accède à l’enseignement supérieur et 150.000 jeunes quittent chaque année le système scolaire en échec total. Une réalité qui traduit trois travers de la culture française :

  • Une culture qui vénère l’abstraction : une sélection fondée sur la base des savoirs théoriques (les mathématiques notamment),

  • Une culture obsédée par l’élitisme : l’école est conçue comme une raffinerie pour filtrer les meilleurs,

  • Une éducation qui méprise la motivation nécessaire aux « décrocheurs » et se contente d’enseigner à ceux qui sont intégrés dans le système de la sélection.

La France pays du scepticisme et du désenchantement, consacre 30% de son PIB en dépenses sociales, comme les pays scandinaves, et affiche un taux de pauvreté comparable au Royaume–Uni.

L’école accentue le marquage social, seul les initiés sachant déchiffrer le système d’orientation ; elle accroît la séparation entre les élus (les diplômés des grandes écoles) et les déchus (les exclus). Contrairement aux USA, nous sélectionnons trop tôt (dès la prime adolescence).

L’école qui décourage

Le système éducatif fondé sur l’approche raffinerie (et non pépinière) génère une névrose de la compétition sous la pression du rang qui domine l’objectif du savoir : prépas, grandes écoles, etc. Le boom de l’industrie des cours particuliers (dès la maternelle) est une conséquence de cette course au classement : ceux qui peuvent payer sont favorisés.

L’école raffinerie associée à la maladie de la diplômite et aux concours génèrent un esprit de caste : énarques, polytechniciens, etc. Le diplôme commande tout (notamment les recrutements) mais le bac ne sert plus à rien (mais coûte cher) et le système raffinerie fabrique artificiellement un tiers de mauvais élèves (par le système de notation) dans son acharnement à éliminer.

Ce système nie la capacité des français non-diplômés à reconstruire la France après la 2° guerre mondiale. Contrairement à d’autres pays, le système prétendument ouvert et non sélectif est une vaste hypocrisie car seuls les initiés (favorisés socialement ou enfants d’enseignants) en profitent.

Le financement des études supérieures (y compris les grandes écoles et les meilleures formations) par l’Etat conduit à faire payer les études des enfants des classes supérieures par les classes moyennes. « L’enseignement français est socialement l’un des plus injustes (…) c’est un enseignement pour privilégiés » (Claude Allègre). « Le système scolaire français amplifie les inégalités sociales » (Haut Conseil à l’évaluation de l’école). « Il est temps de passer d’une école égale à une école juste… » (Claude Thélot, juin 2002). Les propositions du rapport Thélot en 2004 sont pour parties restées au placard !

Une alternative : l’école pépinière qui favorise la motivation et la construction progressive de la vocation par des pédagogies différenciées et des moyens supplémentaires au profit des plus faibles.

Notre école, trop raffinerie et pas assez pépinière, est éloignée de l’entreprise et méprise le monde du travail : l’économie est absente des programmes, les facs sont coupées des entreprises, l’orientation des élèves est entachée d’erreurs grossières, etc. Elle est trop axée sur l’apprentissage par cœur fondé sur la souffrance, sur la prétention à la perfection qui nie le droit à l’erreur (l’arrogance issue de la vérité mathématique au détriment des sciences expérimentales). L’école de l’arrogance ne prépare pas à affronter l’échec notamment électoral (Jospin 2002).

Notre école n’a pas su s’adapter à l’évolution des médias et n’a pas su concilier effort et plaisir d’apprendre. Elle valorise la logique abstraite, les valeurs masculines, la compétition, la discipline au détriment de l’intelligence émotionnelle (en négligeant notamment les sciences humaines). Pour devenir une école pépinière, à côté des enseignants des disciplines doivent intervenir des éducateurs. Dans les études comparatives de l’OCDE, la France est dans une place très moyenne, dépassée par les pays nordiques notamment qui favorisent l’intégration des élèves faibles, ne pratiquent pas la notation intensive, le bachotage, les examens couperets et ce avec moins d’heures de cours !

Le mépris pour la deuxième chance

Les élites de gauche comme de droite ont préféré « faire la charité » aux exclus au lieu d’investir sur des deuxièmes chances (école alternatives, formation professionnelle, créations d’entreprises, etc.).

L’élite sélectionnée sur les capacités d’abstraction ne possède pas toujours l’intelligence émotionnelle nécessaire pour réagir aux situations de souffrance ou de détresse et pour développer la motivation des autres.

Ce mépris des méthodes participatives fondées sur le développement de la motivation par la responsabilisation, explique l’échec de Bertrand Schwartz et le dénigrement de l’apprentissage. La formation initiale fondée sur l’abstraction ne permet pas de développer pour les débutants, des méthodes de recrutement fondées sur les mises en situation (au détriment des jeunes en difficulté à l’école).

La carence de l’information sur les métiers, le manque de professionnalisme de l’orientation professionnelle (les conseillers sont des psychologues qui ignorent le monde du travail) et l’absence de prospective sur les métiers renforcent la coupure de l’école et des entreprises.

Les expériences pour faire reculer la violence à l’école ou pour une pédagogie différenciée ont du mal à perdurer (conservatisme du principal des syndicats enseignants) : les équipes de profs sont le fruit du hasard des mutations, elles sont instables et l’école française rejette les initiatives de quelques entreprenants (exemple de l’ « Auto-École »). La discrimination positive par la création des ZEP ou des expériences de continuité éducative ont permis quelques réussites mais globalement n’ont pas permis d’ouvrir les ghettos. Les écoles professionnelles proches des chambres de commerce, ont des résultats très positifs par leur pédagogie et leur proximité des employeurs ; la réforme de la formation professionnelle pourrait les menacer. Les « Ecoles de la deuxième chance » montrent que former coûte douze fois moins cher que réprimer. Les classes et écoles alternatives redonnent la motivation et le goût d’apprendre aux « décrocheurs » en créant un lien avec la vie active.

L’enseignement professionnel est méprisé par le corps enseignant même si les bacs professionnels et techniques contribuent largement à l’augmentation des bacheliers et favorisent l’accès à la vie active. Depuis 2001, on assiste à une victoire du pragmatisme qui pourrait déboucher vers des « lycées des métiers » mais les filières professionnelles restent des filières de relégation.

Depuis 1971, la formation professionnelle continue (gestion paritaire, maquis des OPCA, 42.551 organismes de formation) constitue un budget de 22 milliards d’euros par an (Etat et employeurs) qui a été sans effet sur le niveau du chômage. La France a fait le choix des mesures « passives » (les allocations et les aides à l’embauche) au détriment des mesures « actives » (les formations à de nouvelles qualifications), tout en culpabilisant les chômeurs1. La formation continue pâtie de l’image du stage ex cathedra où l’on s’ennuie. Les français ne connaissent pas leurs droits (au CIF notamment) et n’ont pas conscience de leurs manques (notamment les moins qualifiés). Le système profite aux plus diplômés. Les politiques ne s’intéressent pas à la formation car elle ne produit pas d’effet spectaculaire à court terme. Pour développer l’« employabilité », les collectivités locales seraient mieux placées que le pouvoir central.

La formation sur le tas est méprisée par les élites. Leurs réticences, les visions monopolistes de l’éducation nationale et les freins des universitaires ont retardé pendant vingt ans la création de la « validation des acquis de l’expérience » (VAE). Les décideurs ignorent le rôle des TPE dans l’insertion des jeunes, leurs « organisations qualifiantes » et leur potentiel de développement. Or les dispositifs d’aide et de financement de la formation ne sont pas adaptés à ces structures.

Les études qui montrent que le SMIC constitue un frein au développement des emplois non-qualifiés dans le domaine du service, ne sont pas publiées car trop explosives ; la France a fait le choix de l’automatisation et de l’indemnisation du chômage (ou des emplois précaires) alors que d’autres pays développent des millions d’emplois dans l’hôtellerie et la restauration. Les aides à l’embauche trop complexes ne pourraient-elles pas être redéployées pour subventionner des emplois non-qualifiés ? Comment développer les petits jobs des jeunes ? Comment lutter contre les discriminations raciales à l’embauche ? Pourquoi les élites (notamment de gauche) se sont-elles acharnées contre l’intérim, levier d’accès au monde du travail pour les jeunes ?

Quand l’Etat écrase les petits !

Malgré les promesses et les 30% de PIB consacrés aux dépenses sociales, la « fracture sociale » n’a pas été réduite notamment par une inadaptation des formations au moins qualifiés. Le maquis des réglementations des aides à l’emploi et à l’insertion et la complexité des systèmes d’exonération des charges étouffent les initiatives. Le rendement des actions conduites par l’Etat n’est pas mesurée et les aides directes aux grands industriels (60.000 à 75.000 euros par emploi) sont moins efficaces que celles des réseaux associatifs d’aide à la création d’entreprises (10.000 euros par emploi). L’estimation des « emplois 35 heures » varie de 15.000 à 50.000 euros par emploi ; les aides aux cafetiers-restaurateurs seraient de 70.000 euros par emploi (si les emplois promis sont créés).

Les missions locales mènent des actions héroïques avec des moyens limités à destination d’un public de jeunes qui cumulent les handicaps. La tâche des travailleurs sociaux est complexifiée par le labyrinthe des « dispositifs » et le parcours du combattant des jeunes non qualifiés conduit à des « stages bidons » qui ont le mérite de le sortir temporairement des statistiques du chômage !

L’insertion des chômeurs nécessiterait de véritable coach pour personnaliser les conseils alors que les 23.000 agents de l’ANPE gèrent quantitativement. « Calamity-Assedic » tire d’abord en suspendant les versements et discute ensuite au détriment des plus démunis. De plus, la superposition de l’ANPE et l’Assedic engendre une forte déperdition d’énergie.

La création de micro-entreprises est le meilleur remède anti-chômage, mais elle est freinée depuis deux décennies. Jusqu’en 1995, le dispositif Accre fonctionnait bien ; victime de son succès, il a été remplacé par Eden, plus compliqué, avec moins de ressources. Créer une nouvelle entreprise est un casse-tête : coordonner le projet avec les aides reçues, choisir le bon statut en fonction des règles sociales ou fiscales, choisir le régime fiscal, solliciter les exonérations de cotisations, obtenir les autorisations, s’inscrire à la chambre de commerce ou de métiers, déclarer sa création aux organismes de recouvrement sociaux, etc. La paperasse administrative impose à l’indépendant de s’adjoindre un conseiller en général expert-comptable. Enfin, les cotisations pénalisent les entreprises aux plus faibles revenus. Heureusement, le mouvement associatif aide les petits créateurs (ADIE, France active, France initiative réseau) et « Talents des cités » a fait la promotion des créations d’entreprise dans les cités.

L’Etat qui préfère gérer la charité, est indifférent au développement des actions citoyennes : les résultats des actions de parrainage vers l’emploi mériteraient d’être valorisées, mieux soutenues et indépendantes des coupes budgétaires ; les associations qui luttent contre l’exclusion sont en marge du système; les associations sont soumises à quémander des subventions qui viennent trop tard, comme une aumône, à multiplier les demandes…

Autres oubliés : les personnes handicapées ! La France a légiféré mais n’a pas contrôlé la mise en œuvre. Comme pour la formation continue, on a créé un magot (l’Agefiph) qui n’a pas d’impact sur l’emploi des personnes handicapées.

Le défaut de formation engendre de la pauvreté mais l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale créé en 1998 ne sait pas évaluer précisément le nombre de pauvres et d’exclus. La France qui est à égalité avec les Etats-Unis pour le nombre de pauvres, les a rejoint pour l’aide aux pauvres, en 2000, avec la création de la CMU. La bureaucratie accroît la pauvreté : la complexité des démarches écarte des pauvres des aides auxquelles ils ont droit. Un point de vigilance dans la lutte contre la pauvreté, 37% des jeunes étrangers issus de pays n’appartenant pas à l’UE sont au chômage.

Pourquoi les théoriciens de l’économie solidaire sont-ils regardés comme de doux rêveurs ? En France, les associations font un travail héroïque pour retisser du lien social alors que l’action de l’Etat dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion est jugée très insuffisante. Il faut créer un statut de l’économie solidaire (des entreprises à vocation citoyenne) et redéployer les moyens de l’Etat sur le long terme et non sous forme de subsides ou de charité.



L’auteur conclue « l’école de la compétition rend la société peu solidaire et violente ».

Publié dans quelques livres

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