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Des proches politiques

Samedi 8 mars 2008 6 08 /03 /2008 16:19

Publié dans : Des proches politiques

Tous derrière Laurence Parisot !, par Michel Rocard
paru dans le Monde


Le 28 mai 1890, Jean Jaurès publiait dans La Dépêche du Midi un superbe éditorial qu'il titrait "Patrons français, soyez fiers de l'être". Dans cet hymne à tous ceux qui exercent la difficile fonction de direction dans l'art de produire, il dit à la fois son admiration et son intelligence profonde de leurs risques, de leurs difficultés et de leurs peines. Il fixait en même temps, on l'a trop oublié, la ligne générale de la social-démocratie internationale dès lors que celle-ci a abandonné l'idée de remplacer le capitalisme et sa brutalité mais aussi l'économie de marché par l'administration centralisée de l'économie plus ou moins appuyée sur l'appropriation collective des moyens de production et d'échange.

Assurant la liberté d'entreprendre, de produire et de commercer, l'économie de marché est à la fois le point d'ancrage et la garantie de la liberté tout court dans notre civilisation. Elle est vieille de plus de trois mille ans. Vieux, lui, d'à peine plus de deux cents ans, le capitalisme y a ajouté – par la machine et l'épargne collectivement utilisée – un système de production de masse inouï dont on n'a jamais inventé ni l'équivalent ni le substitut.

Dès la fondation du capitalisme, nombreux furent ceux qui remarquèrent qu'il avait d'autant plus besoin d'éthique qu'il avait moins besoin de règles. Les créateurs de la théorie économique qui l'encadrait étaient presque tous des moralistes : Adam Smith, David Ricardo, François Quesnay… Et l'un des plus rudes patrons industriels de la première moitié du XXesiècle, Henry Ford, estimait que la capacité du capitalisme à éviter les règles étatiques paralysantes était directement liée à sa capacité de s'imposer une éthique exigeante. Notamment, par exemple, le principe qu'un patron ne saurait se payer plus de quarante fois le salaire moyen de ses salariés. Cette règle fut respectée jusque vers les années 1990.

Il est utile de se souvenir de tout cela quand explose en France le scandale de l'UIMM, aggravé du scandale de l'indemnité de départ de Denis Gautier-Sauvagnac – vingt-six fois le salaire annuel d'un agrégé de l'université – et compliqué du refus de la fédération patronale de la métallurgie d'accepter la remise en ordre exigée par la présidente du Medef, Laurence Parisot. Cette très efficace et droite présidente de PME a bien compris que l'affaire était essentielle. A l'évidence, il y a du souci à se faire si le système devient illégitime et inacceptable. Mais il y a beaucoup plus. Cet incident survient à un moment où tous les pronostics de croissance économique sont révisés à la baisse, où une crise bancaire et financière fait rage, bref où il semble que nous entrions dans une récession mondiale.

L'ouverture de la crise se fait dans le secteur des prêts hypothécaires américains. Elle est le résultat d'une technique bancaire nouvelle consistant à prêter massivement de quoi devenir propriétaire de son logement à toute une population aux revenus moyens ou faibles, sans se soucier des possibilités de remboursement. L'espoir du gain pour les prêteurs n'est plus fondé sur le paiement des loyers, mais sur la valeur des maisons que l'on expropriera et revendra autant que nécessaire. Un million trois cent mille Américains ont été ainsi expropriés ces deux dernières années et trois millions d'autres sont menacés. L'effondrement du système traduit la résistance sociale à cette situation. La rapacité bancaire s'est là débarrassée de tout scrupule découlant du fait que ses victimes étaient des êtres humains. La cause majeure de la crise est clairement l'immoralité.

Deuxième élément. Les détenteurs de ces créances douteuses savaient fort bien que les titres dont ils s'étaient ainsi rendus propriétaires étaient frelatés. Plutôt que d'analyser, de provisionner et de soumettre le tout aux régulateurs nationaux ou aux agences de notation, ils ont préféré mélanger ces titres avec d'autres, moins incertains, pour revendre dans le monde entier de tels paquets de crédits, dont le mélange avec des crédits dérivés assurait l'opacité totale. C'est une deuxième immoralité massive, également liée à l'esprit de lucre. Et c'est ainsi que toutes les grandes banques de la planète ont vu leurs bilans infestés de créances incertaines dont le montant est imprévisible : on parle de centaines de milliards de dollars. Les banques se sont mises à se méfier les unes des autres, et donc ne se prêtent plus, ce qui est le mécanisme même de l'aggravation de la crise financière en même temps que de sa transmission à l'économie physique, réelle. Ainsi nous acheminons-nous vers une récession aux proportions incalculables.

Troisième élément. Tout cela n'aurait peut-être qu'une gravité limitée à la seule sphère financière si au même moment nous ne rencontrions pas les prodromes d'une crise économique. De 1945 à 1975, le capitalisme reconstruit d'après-guerre, parce que sérieusement régulé, a connu dans le monde développé une croissance régulière et rapide (5% par an), une absence complète de crises financières internationales et surtout le plein-emploi partout.

Depuis les années 1990, la croissance est molle, inférieure de plus de moitié aux scores de l'ère précédente, les crises financières régionales ou mondiales se multiplient, et le quart de toutes nos populations sont soit au chômage, soit en travail précaire, soit encore exclues du marché du travail et tout simplement pauvres.

La principale cause de ce drame planétaire est le réveil de l'actionnariat. Celui-ci, plutôt maltraité de 1945 à 1975, s'est réveillé et puissamment organisé en fonds de pension, fonds d'investissements et fonds d'arbitrage ou hedge funds. Il a pris souvent le pouvoir et toujours de fortes minorités dans toutes les grandes entreprises de la planète. Il a partout pressuré les revenus du travail pour assurer de meilleurs dividendes. En trente ans, la part des revenus directs et indirects du travail a perdu près de 10% dans le partage du PIB dans tous les pays développés au bénéfice du profit et non de l'impôt.

La stagnation des salaires réels, l'externalisation des tâches vers des PME sans syndicats et soumises à l'aléa des renouvellements de contrats, la multiplication des contrats précaires et bien sûr la multiplication des OPA, moyens de soumettre les directions à l'obligation de mettre en œuvre ces pratiques, sont les diverses formes de diffusion de ces politiques. La baisse des revenus salariaux dans le PIB est celle des revenus les plus disponibles pour la consommation, qui, faute de moteur, devient faible. C'est l'essentiel de nos classes moyennes supérieures, qui, via les placements boursiers, a mis ses espoirs dans le gain en capital et non plus dans le résultat du travail. Nouvelle immoralité.

Quatrième élément. Les générations d'aujourd'hui deviennent âpres au gain. On a appris il y a deux ans comment les grandes banques ne peuvent actuellement éviter de surpayer leurs traders : ils s'en vont en Asie. Jérôme Kerviel a même démontré comment on pouvait être désintéressé pour soi-même en servant, jusque dans la démesure, un système fou d'accaparement. Les indignités cumulées d'un Antoine Zacharias [ancien PDG de Vinci qui a perçu 13 millions d'indemnités] ou d'un Noël Forgeard [ex-président d'EADS parti avec une prime de 8,5 millions d'euros], ou celles de l'UIMM sont presque peu de chose comparées à ce qui se passe ailleurs. Siemens, Volkswagen et la Bundespost sont confondues de corruption ou de fraude fiscale. Le nombre de sociétés en délicatesse avec la justice pour cause de trucages comptables, de délits d'initiés ou d'abus variés devient inquiétant. Nombre d'entre elles sont poussées à ces délits par leurs propres cadres.

Pour moi, la cause est entendue : le capitalisme sombre sous l'immoralité. Nous sommes en train de découvrir qu'il risque techniquement d'y succomber. Tel est le contexte de l'affaire de l'UIMM. Ne sourions pas de ce combat sans merci interne à une catégorie de gens à laquelle nous n'appartenons pas : les riches. Le problème est que leur voracité menace le système lui-même dans lequel nous vivons. Le combat de Mme Parisot nous concerne donc tous : il ne s'agit pas seulement de redonner sa dignité à un système qui en a bien besoin, mais surtout de lui permettre de revenir à un fonctionnement efficace et régulier. Nous avons choisi la libre entreprise. Elle exige de bons patrons, respectables et intègres. Sans éthique forte, il n'y a plus de capitalisme. Il va probablement devenir nécessaire que la règle publique y pourvoie.

Michel Rocard est député socialiste européen et ancien premier ministre

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Samedi 12 janvier 2008 6 12 /01 /2008 20:37

Publié dans : Des proches politiques

Triste fin pour Tony Blair. Je ne parle pas de sa conversion récente au catholicisme, mais de son amitié affichée à Sarkozy. Il a eu son heure de gloire, sa pertinence, et a été un grand homme d'Etat.

Il y a eu le moment Blair, et la gauche française ne doit pas tout en rejeter.

Mais c'est du passé...


Pierre Moscovici a accordé une interview pour le site internet du journal Le Monde, sur la présence de Tony Blair au conseil national de l'UMP.

Vous pouvez réécouter cette interview en cliquant ici: http://www.lemonde.fr/web/son/0,54-0@2-823448,63-998472,0.html

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Samedi 15 septembre 2007 6 15 /09 /2007 15:44

Publié dans : Des proches politiques
Manifeste pour une gauche moderne

Article paru dans l'édition du 14.09.07

Les Gracques est le nom collectif choisi par un groupe d'anciens
collaborateurs du président de la République François Mitterrand et des
gouvernements des premiers ministres Michel Rocard, Pierre Bérégovoy et
Lionel Jospin (Le Monde du 2 avril). Les Gracques s'étaient fait connaître,
en mars, en appelant à un rapprochement entre Ségolène Royal et François
Bayrou. Après leur récente université d'été, ils entendent désormais
contribuer à la rénovation d'une gauche sociale-démocrate et réaliste


UNE SOCIÉTÉ PLUS JUSTE

La gauche est la force de ceux qui sont sans force, la voix de ceux qui sont
sans voix. Elle l'est à l'échelle des nations, en prônant, au nom de ses
valeurs universelles, un ordre mondial fondé sur la paix, le droit et le
développement. Elle l'est à l'échelle de chaque société, en se battant
contre la fatalité qui enfermerait les plus démunis dans leur destin social.
Elle lutte pour que les cartes soient sans cesse rebattues, que l'égalité
des chances progresse, que la redistribution sous différentes formes corrige
les inégalités de situation. En défendant d'abord les exclus, les ouvriers,
les employés, les classes moyennes, elle fait avancer l'intérêt de tous :
une société plus juste est aussi une société plus heureuse, plus dynamique
et plus sûre.

La gauche refuse le déterminisme de la naissance, la fatalité de l'exclusion
et l'immobilisme de la résignation. Elle se bat pour créer plus de
richesses, économiques, sociales, culturelles. Elle se bat pour que ces
richesses soient toujours mieux partagées entre les individus, entre les
classes sociales, entre les générations. Elle sait que la justice n'est pas
seulement ici et maintenant. Elle s'attache au long terme, à l'exigence de
créer un monde meilleur pour ceux qui suivront. Voilà pourquoi elle
considère la révolution environnementale comme une dimension essentielle de
sa vision du monde. Elle croit dans le progrès.

Comme toutes les gauches du monde, la nôtre est comptable de cet espoir de
justice. Mais elle ne parvient pas à le porter dans la durée. Elle n'a
jamais gagné deux élections générales consécutives, comme si elle était
vouée à décevoir. Les classes populaires se détournent d'elle, comme si elle
était un luxe pour ceux qui ont le temps du rêve. Pourtant, la France a
besoin d'une gauche qui ait l'envie de gagner, et la capacité, une fois au
pouvoir, de changer la vie.

UNE POLITIQUE PLUS VRAIE

Poursuivre à toute force l'idéal de justice sociale ne signifie nullement
qu'il faille refuser le réel, se mentir à soi-même et camper sur des
postures qui menacent de devenir des impostures. Par exemple, il ne suffit
pas de dire que l'on accepte le marché - comment d'ailleurs pourrait-on
faire autrement ? - si on le fait de manière résignée, honteuse, et du même
coup inefficace. La gauche doit dire clairement que l'économie de marché est
une bonne chose même si les valeurs marchandes ne doivent pas tout envahir.
Elle doit en comprendre la dynamique positive, celle qui permet de créer des
richesses collectives et individuelles et de servir finalement la justice
sociale. Il n'y a pas de contradiction entre l'économie de marché et les
exigences de la redistribution. La justice sociale, c'est d'abord le refus
des castes protégées et de la société des héritiers. Et c'est cela que
permet la dynamique du marché, parce que, bien régulé, il est le moyen de
remettre en cause les situations acquises, les privilèges et les rentes.

La gauche moderne veut mettre de la redistribution partout où il y a du
marché, et du marché régulé partout où il y a des rentes. De même, il faut
cesser de voir dans l'entreprise un ennemi. La gauche doit être favorable
aux entrepreneurs. Elle doit reconnaître l'entreprise comme source de
richesses et aussi d'intégration sociale. Le goût du risque est facteur
d'innovation et de croissance. Il faut le laisser se déployer pleinement
pour créer la dynamique économique dont toute la société a besoin.

Il faut aussi arrêter de se mentir sur le développement des échanges
internationaux. La gauche doit dire haut et fort que la mondialisation est
un progrès. C'est l'ouverture des échanges qui tire pour une large part la
croissance mondiale. C'est elle qui a permis à des centaines de millions
d'hommes et de femmes des pays en développement de sortir d'une misère
honteuse pour l'humanité. La gauche moderne est hostile au discours
démagogique du patriotisme économique, et à toutes les formes de
protectionnisme, lequel n'a apporté au mieux que le déclin, et au pire la
guerre. Elle encourage la libre circulation des biens, des capitaux, des
services et des personnes.

Elle croit, en revanche, à la gouvernance des échanges mondiaux, pour
garantir un jeu loyal de tous les acteurs et la réciprocité des ouvertures.
Elle milite aussi pour les stratégies fortes d'accompagnement que la
mondialisation rend nécessaire dans certains secteurs de notre économie ou
sur certains territoires de notre pays, afin d'empêcher que les travailleurs
ne fassent les frais de cette transformation.

Enfin, la gauche doit dire que l'Etat n'est pas tout et que la société
civile a un rôle essentiel à jouer dans la dynamique de progrès. Elle pense
qu'une bonne société est une société dans laquelle les corps intermédiaires
- associations, syndicats, collectivités locales - participent activement à
la régulation. Elle considère, par exemple, qu'une révolution est nécessaire
dans notre démocratie sociale pour produire des syndicats forts et
majoritaires, et conférer à la négociation entre partenaires sociaux le
pouvoir de créer l'essentiel du droit social, aujourd'hui accaparé par
l'Etat. De même, la gauche moderne est décentralisatrice, mais une
décentralisation qui s'accompagne d'une simplification des échelons de
collectivités, d'un frein aux dépenses publiques locales et d'une fiscalité
cohérente des territoires.

Pour se rénover, la gauche doit changer de méthode, modifier profondément
son mode de pensée, ses modèles, ses méthodes d'action, sa conception de
l'Etat, son rapport avec les citoyens. La gauche traditionnelle
réglementait, nationalisait, taxait et dépensait. Ces leviers ne répondent
plus. Pour combattre les nouvelles formes d'inégalité, de pauvreté,
d'exclusion, de discrimination, de ségrégation, pour créer la mobilité
sociale qui doit être l'objectif de la gauche, car sans elle il n'est pas de
justice, bref, pour renouer avec le progrès, il faut d'autres méthodes.

Il faut récuser le << conservatisme de gauche >> qui trahit finalement les
intérêts des travailleurs parce qu'il est incapable de faire marcher la
machine à fabriquer conjointement de la croissance économique et du progrès
social. Mais il faut aussi démasquer le << modernisme de droite >>, qui
propose de tout faire marcher à l'envers, y compris la redistribution ; de
préparer l'avenir de nos enfants en accroissant le déficit ; de relancer
l'économie par la consommation de ceux qui n'ont besoin de rien parce qu'ils
ont déjà tout ; et de revaloriser le travail en détaxant l'héritage.

Sur la base de ces choix fondamentaux, la gauche de son temps doit affirmer
ses valeurs, celles de la modernisation au service de la justice.

15 VALEURS POUR AGIR

La gauche moderne est démocrate, dans la tradition qui va de Rousseau au
mouvement antitotalitaire. Elle croit dans le pouvoir du peuple, par le
peuple, pour le peuple. Il y a encore beaucoup à faire pour que notre pays
excelle de ce point de vue, par exemple, en matière de juste représentation
des courants d'opinion dans le système législatif, des travailleurs dans
l'entreprise, ou des consommateurs dans les services publics. Le pouvoir du
peuple, ce n'est pas le pouvoir aux populistes. A ceux qui croient que l'on
gagne en simplifiant les enjeux, en réveillant les instincts et en
enflammant les passions, nous répondons que le peuple comprend la complexité
du réel. Aucune réalité n'est indicible, et seule la vérité fait durer.

La gauche moderne est libérale, dans la tradition de Montesquieu ou de
Spinoza. Elle refuse d'abandonner à la droite ce beau mot né à gauche. Elle
croit à la légitimité de l'Etat de droit, à l'efficacité des initiatives
venues de la société civile et à la nécessité des contre-pouvoirs. Elle
respecte les droits individuels. Elle estime que de nouvelles libertés sont
encore à conquérir sur l'ignorance et l'oppression, pour les minorités et
pour les femmes, et que beaucoup reste à faire pour établir véritablement
l'Etat impartial.

La gauche moderne est intégratrice. Elle croit en la liberté de conscience
et d'opinion dans une société multiculturelle. Elle entend en même temps que
soit garantie la neutralité laïque de l'espace public. La bonne intégration
des communautés d'origine étrangère dans la société française ne justifie
aucune exception à ce principe. En revanche, elle exige la mise en place,
d'une politique << d'action affirmative >> en leur faveur, aussi longtemps que
nécessaire, dont la discrimination positive devra être une des facettes.

La gauche moderne est travailliste. Elle pense que le travail reste une
valeur fondamentale pour l'intégration dans nos sociétés, comme en témoigne
le sort funeste de ceux qui n'en ont pas. Elle croit que sa mission est de
valoriser le travail et les travailleurs, ouvriers, employés, cadres, et de
permettre l'accès de tous à un emploi. Elle sait qu'une économie dynamique
n'est pas une économie qui ne détruit pas d'emplois mais une économie qui en
crée davantage encore qu'elle n'en supprime. La priorité de la gauche n'est
pas de défendre chaque emploi, mais de sécuriser chaque travailleur en lui
permettant d'accéder à un emploi, d'en changer s'il le veut, et de ne pas
avoir à redouter d'en changer s'il le doit. Elle est aussi de développer les
possibilités de progression professionnelle. Elle est enfin de lutter contre
les nouvelles souffrances au travail générées par le monde moderne.

La gauche moderne est régulatrice. Elle croit au rôle régulateur de la
puissance publique et à sa mission de correction des inégalités sociales.
Elle pense qu'il faut revoir le fonctionnement et les interventions d'un
Etat menacé d'impuissance, et qui compromet, par ses déficits et sa dette,
l'avenir de nos enfants. L'argent public est un bien rare et il le restera.
Il doit être affecté aux priorités de la croissance et de la justice
sociale, pas à la reconduction de l'existant ou à la satisfaction d'intérêts
catégoriels.

La gauche moderne croit qu'une réforme en profondeur de l'organisation de
l'Etat, fondée sur l'autonomie de décision, la mobilité des personnels et
leur responsabilisation, est la condition impérative d'une meilleure
efficacité de la dépense publique et d'une plus grande satisfaction des
consommateurs et des producteurs de services collectifs. Elle entend
appliquer cette démarche à toutes les collectivités qui concourent à la mise
en oeuvre des politiques publiques. Elle pense enfin que de nombreuses
missions de service public peuvent être exercées dans un cadre privé sous
contrôle public.

La gauche moderne est redistributrice. Elle ne croit pas que l'accumulation
de la richesse par quelques-uns est la condition nécessaire du progrès de
tous. Au contraire, elle pense que le combat continu pour l'égalité est
socialement juste et économiquement efficace. L'égalité des chances d'abord,
à travers la lutte contre la reproduction sociale à l'école. La correction
des inégalités ensuite, en matière de revenu mais aussi d'accès à l'emploi,
au logement, au transport, à la santé...

La gauche moderne pense que ce combat ne passe pas par la hausse des impôts,
mais exige de mieux redistribuer la dépense publique : c'est-à-dire de faire
payer plus aux riches les services offerts à l'ensemble de la population et
d'offrir davantage de service public aux populations qui en ont le plus
besoin. Le service public ne doit jamais faire financer par le peuple les
besoins des privilégiés ; il doit être abondant pour les pauvres et
productif pour tous. La gauche moderne est favorable à un impôt élevé sur
les successions des foyers riches, l'égalité des chances passant
nécessairement par la remise en jeu, au moins une fois par génération, des
patrimoines acquis.

La gauche moderne est progressiste. Elle croit que le progrès scientifique
et l'innovation technologique sont toujours facteur de bien-être pour le
plus grand nombre, et parfois l'occasion de remettre en cause des rentes
héritées du passé.

Elle croit que la compétitivité de notre économie et la capacité à générer
durablement le plein-emploi dépendent toujours du choix de l'innovation et
de l'adaptation plutôt que de la préservation du monde d'hier. Elle pense
que l'un des enjeux du combat pour l'égalité est de permettre à tous
d'entrer de plain-pied dans la société de la connaissance. Elle fait
confiance aux chercheurs et aux scientifiques pour produire du savoir sur ce
qui nuit à la santé et des avancées sur ce qui la sert. Elle veut que chacun
puisse accéder aux progrès thérapeutiques comme aux soins courants.

La gauche moderne est le parti de l'éducation. Elle veut à la fois
l'excellence académique et la démocratisation de l'accès aux connaissances.
Elle refuse d'avoir à choisir entre une éducation de masse médiocre ou une
éducation de haute tenue mais réservée à l'élite. La clé de voûte du progrès
social est dans un système éducatif de masse qui démocratise l'excellence,
promeut l'accès de tous à la culture, et lutte contre la reproduction des
inégalités sociales en préparant les étudiants à un marché de l'emploi
exigeant et mobile. C'est à l'école d'abord, dans l'accès à la formation
continue ensuite, que se rebattent les cartes du destin social. La gauche
moderne milite pour la recherche de l'efficacité maximale du système
éducatif et de formation, au service du combat pour l'égalité des chances.

La gauche moderne est pour le droit

à la sûreté, qu'elle reconnaît comme un élément essentiel du contrat social.
Dure contre les criminels, mais aussi dure contre les causes du crime, la
gauche moderne devra s'atteler à une réforme profonde de la justice, de la
police et des prisons, dont la fonction éminente de réparer la confiance
collective et le tissu social mérite qu'elles soient mises à l'abri des
pressions politiques ou d'une gestion médiatique. Elle veut que les Français
se sentent en confiance avec la justice de leur pays, en matière civile,
commerciale ou pénale.

La gauche moderne est écologiste. Elle veut redéfinir durablement les
relations de l'homme avec la nature. Notre génération doit dépasser la
simple prise de conscience des enjeux. Elle doit agir pour défendre aussi
bien notre environnement immédiat et quotidien que le droit de tous les
hommes aux biens essentiels que sont la qualité de l'air et l'accès à l'eau.

La gauche moderne croit que le développement des sciences et des
technologies sera aussi le développement de solutions innovantes au service
de l'environnement. Elle soutient une action spécifique orientée vers les
puissances économiques émergentes, pour qu'elles intègrent l'environnement
dans leur modèle de croissance. Elle croit dans la mise en place de
régulations internationales et d'une organisation mondiale de
l'environnement.

La gauche moderne est européenne. Parce que l'Europe est le moyen de
dépasser, à l'échelle du Vieux Continent, les égoïsmes nationaux. Et pour
qu'au sein du concert des nations, une voix s'élève en faveur d'un nouvel
ordre mondial de solidarité et de droit. La gauche moderne veut une Europe
dont la vie démocratique permette de s'en sentir citoyen, comme on l'est de
son pays. Elle veut une Europe qui agisse pour son avenir et pour la paix.

La gauche moderne est internationaliste. Elle croit en l'accomplissement
collectif d'un Etat de droit à l'échelle des Nations, et à l'utilité
d'organisations internationales puissantes. Elle entend accomplir le vieux
rêve d'un nouvel ordre international fondé sur la paix, le droit et le
développement. Elle pense que le devoir d'ingérence participe du progrès des
civilisations. Elle sait aussi que seule des actions globales sont de nature
à répondre efficacement aux effets de la croissance sur le climat, aux
migrations de masse, aux conflits régionaux, au terrorisme, à la criminalité
internationale, et croit que ces actions sont possibles et doivent être
entreprises sans tarder.

La gauche moderne est morale. Elle croit en la nécessité de l'exemplarité
des classes dirigeantes tant dans le secteur privé que dans la conduite des
affaires publiques. Les élites ne peuvent légitimement défendre la mobilité,
l'adaptation, la fluidité et bénéficier en même temps de privilèges d'emploi
ou de statut d'un autre âge. Elle est ainsi favorable à une certaine
sobriété dans le train de vie de l'Etat et des hommes publics, au non-cumul
des mandats, à la limitation de la durée des fonctions électives, et à
l'extinction des protections d'emploi dont bénéficie la haute fonction
publique.

Mais elle souhaite aussi l'exemplarité de comportement, ainsi que la
transparence et la réglementation des rémunérations et avantages des
responsables d'entreprise. On ne fait pas de projet politique avec de la
morale, mais on n'en fait pas davantage sans.

La gauche moderne est réaliste. Elle croit en la pédagogie du changement,
dans le long travail d'explication, soumis à l'exigence de rigueur et de
vérité, qui permet finalement d'entraîner l'adhésion. Elle entend assurer un
contrat entre les générations, qui protège les jeunes au lieu de les spolier
et les encourage au lieu de les freiner.

La gauche moderne est transformatrice. Elle veut changer la vie en
abolissant l'inacceptable à chaque fois qu'il est évitable. Elle refuse les
fausses fatalités. Elle veut porter l'espoir sans semer l'illusion. Elle
veut comprendre le réel et le regarder en face, pour mieux agir sur lui et
aller vers l'idéal.

Liberté, égalité, fraternité : il y a un pacte séculaire entre l'exemplarité
de la France et le progrès du monde, et c'est à la gauche qu'il est revenu
de le nouer. Reprenons l'initiative pour défendre une société ouverte,
conforme à notre idéal de justice et de progrès.

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Samedi 24 mars 2007 6 24 /03 /2007 17:22

Publié dans : Des proches politiques
Edito intéressant de Eric Le Boucher dans le Monde

On peut cependant penser que Ségolène Royal est l'occasion de plusieurs pas dans le bon sens. Mais il y a encore du chemin à parcourrir.


"Pourquoi le niveau de réflexion économique dans cette campagne est-il si médiocre ? Alors que le diagnostic sur la profondeur de la crise française est maintenant bien établi et partagé par les trois camps principaux, UMP, UDF et PS, pourquoi les candidats ne proposent-ils que peu de mesures pour stopper la dégradation de la compétitivité nationale et relancer la croissance et pourquoi ces lapins sortis du chapeau comme les heures supplémentaires chez Sarkozy, les deux emplois sans taxes chez Bayrou, ou le "rétablissement de la confiance" d'un coup de baguette magique, ploup !, chez Royal ?

Pourquoi, en somme, les candidats ne sont-ils toujours pas à la hauteur de l'enjeu énorme : la guerre mondiale économique, la Chine, l'Inde, les Etats-Unis, l'accélération technologique, le vieillissement, etc. ?

Le fautif s'appelle Tony Blair. Il y a dix ans, les socialistes français ont qualifié, a priori et sans examen, le blairisme de politique "de droite" et ils n'ont toujours pas corrigé leur erreur depuis. Le déport gauche-gauche opéré alors dans l'ambiance post-1995 bourdieusienne et trotskiste a provoqué une perturbation magnétique du paysage politique français qui dure encore, malgré la tentative de Ségolène Royal. La gauche déportée sur sa gauche a profité en 2002 à Jacques Chirac, qui préfère les girouettes aux boussoles, mais elle a surtout évité à la droite de devoir construire une réponse au blairisme, c'est-à-dire une réelle politique économique libérale française de droite. Blair nié, pas de confrontation intellectuelle, pas besoin d'idées.

Voilà pourquoi, dix ans après l'arrivée de Tony Blair au pouvoir outre-Manche, ni la gauche ni la droite française n'ont de doctrine étudiée, confrontée, validée, forte, face aux défis de la mondialisation.

Voilà pourquoi la campagne est médiocre et pourquoi les trois candidats sont si imprécis, si ambivalents, si peu fiables, en un mot. Et voilà pourquoi les électeurs hésitent. On les comprend.

Revenons au point de départ, à ce PS français au QI de pétoncle. Il a sous ses yeux, de l'autre côté du Channel, à deux heures trente de train, une politique de gauche qui réussit, et il s'obstine à affirmer que c'est une politique de droite qui échoue. L'erreur est devenue cette fois-ci grosse comme le nez au milieu de la figure, et on peut espérer que même le PS peut en voir l'effet : si François Bayrou occupe 18-22 % des voix dans les sondages, c'est que le PS a déserté le centre, laissant le champ libre à une renaissance de l'oubliée UDF.

Toute la remagnétisation correcte du paysage droite-gauche et le débat d'idées qui s'ensuivra attendent la reconnaissance de leur erreur par les socialistes : le blairisme est non seulement de gauche, mais c'est la réponse intelligente de gauche à la mondialisation. Insistons : ce n'est pas seulement le sort du Parti socialiste qui est en jeu, mais bien l'atterrissage, si retardé, de toute la France dans la réalité.

Remplissons donc un devoir "citoyen", pour employer un mot tarte à la crème qui fait vibrer de plaisir les militants : voici un manuel de démonstration du caractère de gauche de la politique conduite par Tony Blair et Gordon Brown, son ministre des finances, depuis leur arrivée au pouvoir, en mai 1997 :

- Le taux de chômage a été réduit à 5,5 % (baisse de 3 points en dix ans).

- 75 % de la population entre 15 et 64 ans a un emploi, contre 63 % en France.

- Le gouvernement a créé un smic en 1999.

- Les inégalités, qui ont crû jusqu'en 2000, ont depuis tendance à se réduire.

- La moitié des créations d'emplois depuis 2000 l'a été dans les services publics, soit 600 000 emplois.

- Le gouvernement a réalisé des efforts d'investissements historiques dans la santé, les transports et l'éducation.

L'examen budgétaire constitue la preuve par neuf : les dépenses publiques britanniques ont crû de 8 points de PIB depuis 2000 (elles avaient baissé, il est vrai, pendant le premier mandat), pour atteindre 45,6 % de ce même PIB, selon l'OCDE, soit un niveau proche de l'Allemagne ! A cette vitesse-là, camarades, Blair n'est pas seulement de gauche : il est communiste !

Cette hausse des dépenses n'est pas seulement un rattrapage par rapport aux coupes claires du thatchérisme. Elle constitue un pilier de la doctrine stratégique de la troisième voie blairiste : une économie complètement ouverte à la mondialisation, mais accompagnée par un Etat très actif. Actif dans les services publics, actif dans la défense des plus faibles, actif dans l'innovation, actif dans le discret mais déterminé positionnement dans les services à valeur ajoutée. Demandez à Gordon Brown comment il défend la City !

Tout n'est pas parfait au pays de la rose : la productivité reste faible, la croissance dépend de l'endettement immobilier, les divergences régionales se sont accentuées. Mais "nous n'avons jamais été aussi bien", titrait récemment le magazine The Economist. La richesse par habitant en Grande-Bretagne est passée du septième rang au sein du G7 en 1997 au deuxième derrière les Etats-Unis aujourd'hui.

La clé première de cette politique de gauche qui réussit, Antony Giddens, père intellectuel du blairisme, la donnait récemment (www.telos-eu.com) : "Accorder la primauté à l'économie et à la croissance."

Are you listening, madame Royal ?

Eric Le Boucher"
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Vendredi 17 novembre 2006 5 17 /11 /2006 19:10

Publié dans : Des proches politiques
invité de l' émission du jeudi 16 novembre 2006 à 19h30 sur France culture
Jean-Marie Bockel, sénateur-maire de Mulhouse
 

Dominique Strauss-Kahn est le maître à penser de tous ceux qui, à gauche, opposent libéralisme et capitalisme ; Laurent Fabius a été le maître d’œuvre, lors de son passage à Matignon, de la conversion du Parti Socialiste aux règles de l’économie de marché ; Ségolène Royal, enfin, est tellement libérale qu’elle voudrait, avec la démocratie participative, inverser le rapport de force entre la société civile et l’État.
Mais dans ce drôle de parti, le Parti Socialiste, s’il faut être plutôt libéral quand on exerce le pouvoir, il ne faut surtout pas le dire quand on veut y parvenir. Si Michel Rocard et Bernard Kouchner – pour ne citer qu’eux - assument leur libéralisme, c’est qu’ils n’ont, aujourd’hui, rien à perdre ni à demander aux socialistes. En ce qui concerne Jean-Marie Bockel, c’est une autre histoire : à force de défendre le principe d’un socialisme attaché à la réussite économique autant qu’au progrès partagé, à force de faire du libéralisme un "fondement" du socialisme, à force de dire qu’en confondant libéralisme et ultralibéralisme, les socialistes se résignent à une « conception autoritaire de l’action publique », à force de vouloir réformer les services publics, baisser le nombre des fonctionnaires, aménager le droit de grève, rétablir la sécurité, réformer l’éducation, repenser l’immigration, les retraites et les aides aux entreprises privées, tout en reconnaissant à Nicolas Sarkozy le mérite de faire dans les banlieues « le boulot que nous aurions dû faire », M. Bockel semble s’être condamné à rester à la marge du PS. Il est « blairiste », mais tout le monde, à gauche, déteste (et plagie) Tony Blair ; Jean-Marie Bockel est la voix de la troisième voie, mais personne, ou presque, ne semble entendre l’auteur de la « motion Poucet » (0,64% au dernier Congrès du Mans).
Quand on fait de la politique, à quoi bon dire ce qu’on pense ?

Raphaël Enthoven
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Mardi 14 novembre 2006 2 14 /11 /2006 17:20

Publié dans : Des proches politiques

Nouvelle Voix – Débat organisé le samedi 22 octobre 2005 à l’Assemblée Nationale

« Où va la gauche : entre réalisme et radicalité ? »

Introduction par Dominique Bertinotti

Avant de commencer il me paraît important de rappeler qu’il ne s’agit pas d’un débat de congrès, mais il s’agit de faire preuve de liberté de parole, comme nous le désirons au sein de Nouvelle Voix, et d’aborder les problèmes concrets des Français.

Nous aurons trois intervenants, Eric Dupin, journaliste, Martin Hirsch, président d’Emmaüs France et Philippe Herzog, ancien député communiste européen, aujourd’hui président de Confrontation Europe. A la suite de leurs interventions, Jean-Pierre Mignard, président des clubs Témoin, Laurent Bouvet, enseignant à l’IEP Paris et auteur du livre « L’année zéro de la gauche », ainsi que Stéphane Boujnah, cofondateur du think tank « En temps réel » et auteur de «L’inoxydable modèle suédois : du modèle de société au modèle de gouvernement», apporteront leur point de vue.

Eric Dupin

Journaliste

Auteur de « Sortir la Gauche du Coma » (2002) et « L’hystérie identitaire » (2004)

Je vous remercie de m’avoir invité, et d’organiser ce débat. Pour répondre à la problématique qui nous est proposée, je laisserai de côté le thème : où va la gauche ? Si on savait répondre à cette question, nous ne serions pas réunis aujourd’hui ! J’aborderai donc l’autre volet de l’intitulé, « entre réalisme et radicalité ». Ce serait une erreur de penser qu’il faut essayer de trouver un équilibre entre les deux termes. La gauche n’a pas à se situer entre deux pôles. J’en veux pour preuve la lecture des motions sur lesquelles les militants du Parti Socialiste auront à s’exprimer, où je n’ai pas décelé d’un côté une gauche excessivement réaliste et de l’autre une gauche excessivement radicale. Dans mon intervention je distinguerai deux dangers qui menacent la gauche en général et le Parti Socialiste en particulier, et je proposerai une méthode pour sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes.

Les deux risques qui me paraissent importants ne sont pas ceux que l’on identifie fréquemment : le « social-technocratisme », ou le « social-radicalisme ».

Selon moi le premier risque réside dans le « rétro-socialisme » qui se caractérise par un passéisme exacerbé. Pour identifier ce phénomène, il faut lire en profondeur les textes, ils en disent beaucoup sur ce que pensent les acteurs politiques. A la lecture de ces textes, je suis très frappé par l’utilisation de réflexes, quels qu’ils soient : on trouve par exemple un anti-libéralisme rituel, artificiel, facile, qui dispense d’une analyse profonde. Il y a aussi un refus d’aborder de front les enjeux de la période : sur l’Europe on continue d’agiter le rêve fédéraliste qui est caduque ! Sur la mondialisation il est ennuyeux de voir que, à quelques exceptions près, on n’ose pas prendre à bras le corps la question du libre-échange. Sur la sécurité, l’immigration, on en reste à la morale de l’intention, même si il faut éviter de passer à la morale du résultat prônée par Nicolas Sarkozy. Sur tous ces sujets, on botte donc en touche et on se contente de phrases toutes faites, sans faire un effort d’élaboration de propositions.

Le deuxième risque qu’il faut mettre en avant est celui du sinistrisme verbal. Il suffit d’observer la situation en Europe ces dernières semaines : le Parti Socialiste français signe des communiqués avec la Ligue Communiste Révolutionnaire, tandis que le SPD va diriger l’Allemagne avec la droite, et que les Italiens ont plébiscité Romano Prodi, démocrate-chrétien, pour être le leader de la gauche lors des prochaines élections. Aujourd’hui j’ai du mal à prendre au sérieux ce type de dérive triviale. Il y a un véritable risque de voir émerger une gauche de la fonction publique, qui est à distinguer de la gauche du service public. Je ne me sens pas en effet solidaire des agents d’EDF qui sont contre l’ouverture du capital de l’entreprise, ou de ceux de la SNCM qui ont détourné un ferry de la compagnie. En revanche je trouve que la gauche n’est pas assez vindicative contre le Contrat Nouvelle Embauche. Cela prouve que la gauche ne voit pas où sont les enjeux réels !

Pour trouver une solution à ces difficultés, il faut sortir de la bouillie idéologique, de la posture où l’on essaye toujours d’être entre la chèvre et le chou, entre réalisme et radicalité. Il faudrait être à la fois plus pratique et plus philosophique, car le corpus idéologique socialiste est mort ! Il faut voir les choses de façon plus concrète, par exemple sur le logement, dont les problèmes restent abordés de façon très technocratique : les socialistes se querellent sur la hauteur des sanctions pour les communes qui ne respectent pas la loi SRU, mais il faudrait s’interroger sur la société elle-même, car il n’est pas évident qu’elle veuille de la mixité sociale. Il faut donc proposer des mesures concrètes, mais aussi étudier les problématiques qui se posent devant nous plus philosophiquement, aller à la racine des choses : quelles sont les valeurs de ce système économique ? Comment remettre en cause l’individualisme, le consumérisme, … ? Cela suppose de travailler sur le long terme. Les motions sont des espèces de programmes de gouvernement, mais le but du socialisme n’est pas de gouverner cinq ans, c’est de faire évoluer la société en fonction de ses propres valeurs.

Il faut donc faire un travail à la fois très concret, et très philosophique. Il faut se situer dans une perspective où l’on discute avec la société, et on ne dit pas seulement : mettez nous au pouvoir, nous réglerons les problèmes !

Martin Hirsch

Président d’Emmaüs France

Je suis d’accord avec Eric Dupin pour dire que je ne suis pas à l’aise dans l’opposition entre réalisme et radicalité. La différence réelle pour moi est entre ceux qui veulent agir sur les causes, et ceux qui veulent seulement compenser les effets, entre ceux qui cherchent à renouveler l’action politique et ceux qui se contentent des vieilles méthodes d’action : pouvoir de haut en bas, sans prendre en compte les autres pouvoirs et contrepouvoirs. On peut illustrer cette opposition sur différents thèmes :

  • Tout d’abord sur la critique du capitalisme : elle est souvent radicale, mais très peu concrète. Il conviendrait de se demander quelle est la place pour développer d’autres formes de capitalisme ; par exemple si l’économie solidaire doit rester marginale ou occuper une place plus grande, et si c’est le cas, dans quels domaines, dans quelles conditions, etc.

  • Sur les inégalités : j’étais jeune en 1978, puis en 1981, et je me souviens que les grands discours portaient sur l’échelle des salaires. Aujourd’hui on ne se pose plus ces questions : Quelle est à la logique des écarts de salaire ? Lesquels tolère t-on ? Lesquels on trouve sains, et lesquels contre-productifs ?

A gauche, on ne trouve aucun projet de réduction des inégalités. D’ailleurs il n’y a pas que des inégalités de revenu. Auparavant quand on tirait un « fil » pour s’en sortir, tout le reste suivait. Aujourd’hui ce n’est plus le cas : si on a un emploi, on ne trouve pas forcément un logement, une assurance maladie, etc. d’où le grand désarroi social.

  • Sur l’Etat : on assiste à une impuissance de l’Etat rarement atteinte. Les hauts- fonctionnaires ne comprennent plus ce qu’on leur demande de faire, ils ne voient plus de sens à leur mission. On a créé un déséquilibre en diminuant le rôle de l’Etat, avec le phénomène d’intégration européenne d’un côté, et la décentralisation de l’autre. L’Etat doit trouver sa place dans cette nouvelle organisation et pour cela doit répondre à un certain nombre de questions : qu’est-ce que la fonction publique ? comment la former ? …

  • Sur l’environnement, ou sur la lutte contre l’obésité, il faudrait clairement identifier les intérêts contradictoires, et ce que nous sommes capables de faire. Il faut aussi dire quel prix, par exemple en terme de croissance, nous sommes prêts à payer pour préserver l’environnement, ou pour lutter contre l’obésité.

  • Sur les rapports avec les pays du Sud ou de l’Est, il est nécessaire de clarifier notre attitude : assumons-nous un partage des richesses ? Serions-nous prêts à des sacrifices, et dans ce cas, nous pourrions consacrer de la richesse pour le développement de nos voisins, ou bien laissons-nous ces pays s’en sortir seuls ?

Pour résumer, une démarche cohérente s’articule en trois éléments : le but que l’on poursuit (le point d’arrivée désiré dans 5, 10, 15 ans) ; avec qui on mène l’action, avec quelles alliances (autres forces politiques, économiques, associatives, autres pays, …) ; quelles sont les étapes intermédiaires (comment évalue t’on ? que fait-on si les étapes ne sont pas franchies ?). Avant tout il faut cesser de faire miroiter de belles choses, et un an plus tard, alors que la situation ne s’est pas arrangée, dire que « c’est la faute de l’Europe, des autres pays, ou des Français paresseux ».

Philippe Herzog

Ancien député européen - Gauche Unitaire européenne -, Président de Confrontations Europe.

Pour me situer, je commencerai par mon expérience personnelle. Quand j’ai adhéré au Parti Communiste, à la fin des années 1960, j’entrais dans un parti qui se situait dans la dynamique d’union de la gauche, et j’étais déjà très anti-gauchiste. Je le suis demeuré, et je garde toujours en mémoire l’expression de Lénine, « le gauchisme maladie infantile du communisme », bien que je sois anti-léniniste. Ma rupture avec le Parti Communiste a commencé après 1985, lorsque le Parti a quitté la posture de parti de gouvernement pour celle d’un parti essentiellement critique. J’ai définitivement quitté ce parti une dizaine d’années plus tard. Je me situe dans la Deuxième gauche, je suis proche de Rocard et Delors, mais je suis plus ambitieux qu’eux sur la transformation du capitalisme.

Aujourd’hui la gauche, les gauches devrait-on même dire, et le PS en particulier, sont en difficulté par rapport aux mutations et sont tentés par le conservatisme social et politique, sur la mondialisation, sur l’Europe, sur la France et son régime social.

Si on se place du point de vue mondial, la grande transformation qui a eu lieu est une révolution capitaliste. C’est de ce côté-là que l’on trouve le mouvement, le changement, tandis que la gauche se fait le porte-parole de la conservation. On ne peut pas diaboliser la mondialisation pour au moins trois raisons : les crises dont nous subissons les effets ne commencent pas seulement depuis vingt ans car avant même la révolution néo-libérale, il y avait des crises de structure dans nos systèmes nationaux (en particulier une crise du capitalisme monopolistique d’Etat, structure inadaptée aux nouveaux enjeux de la croissance et de la démocratie) ; par ailleurs les pays du Sud qui s’inspiraient des modèles capitalistes et staliniens ne pouvaient pas se développer dans le passé, tandis qu’aujourd’hui ils le peuvent ; enfin il faut souligner que depuis vingt ans la chute du mur de Berlin, le nombre de morts par les guerres dans le monde a diminué. Bien sûr la mondialisation pilotée par la finance globalisée est source d’inégalités et de conflits graves, mais il faut chercher à proposer des solutions structurelles et de régulation, et non à revenir à des structures anciennes et sclérosées.

Au niveau de l’Europe, les années 1980 et 1990 ont vu une relance de l’Europe, avec le rôle joué par François Mitterrand, Helmut Kohl, et Jacques Delors. En 1992 le traité de Maastricht représentait un compromis sur le marché unique, qui devait être une première étape vers l’union politique sur un modèle imbibé de fédéralisme. Force est de constater que cela n’a pas fonctionné. Non seulement l’union politique n’est pas apparue, mais même l’intégration économique en Europe patine. Le nouveau modèle est proposé par la Grande Bretagne. Selon Gordon Brown, la relance deloriste ne correspond plus aux réalités, et il faut choisir l’Europe ouverte au monde, et non pas une Europe repliée sur elle-même. Il y a là un refus de la solidarité qui était dans le projet de Delors. Or face à ce discours, il n’y a aucune réponse du côté français. La seule réponse de la France fut le « non » au référendum, c’est-à-dire un rejet du projet d’Union politique proposé. La France est atteinte de passéisme : on entend des acteurs politiques reprendre d’anciens projets, évoquer la constitution d’un noyau dur, se prononcer contre de futurs élargissements, y compris contre la Turquie, … Face à cela, nous avons un projet de développement et de Communauté politique à élaborer, arrêter d’appeler à une « coordination des politiques nationales », ce qui n’a rien produit. Aujourd’hui il faut savoir dire « bravo Delors » pour hier, mais il est temps de modifier l’analyse. Nous devons avoir un vrai projet social-démocrate, où par exemple la question du contrôle et de la stratégie des entreprises européennes doit tenir une place prépondérante.

Enfin sur la France et son régime social des questions s’imposent : veut-on seulement conserver les acquis sociaux d’après guerre (rétro-passéisme), ce modèle est-il sibeau que cela ? Le régime social français est cruellement en difficulté, et on doit même se demander si l’on peut lui donner le nom de « modèle », quand on observe les faibles taux d’emploi, ou l’exclusion grandissante. Nos politiques de traitement social du chômage ont créé de l’exclusion (en particulier pour les seniors et les jeunes). Nous devons avoir de l’ambition : tous les Français doivent avoir accès au marché du travail. Nous devrions exploiter de nouvelles pistes, notamment celles qui allient la mobilité à la sécurité. Nous pouvons donner du sens à des concepts puissants. Plutôt que d’être protectionnistes, il faut vouloir le changement, la mobilité dans les parcours. A cela j’ajoute que l’Etat doit être réformé de bas en haut. Comment avancer dans une société où les politiques monopolisent les pouvoirs, ce qui déresponsabilise la société civile, notamment les syndicats ?

Pour moi la solution passe par la rotation des rôles, la participation, l’implication des citoyens. La méthode que nous devons employer est d’abord de retrouver les citoyens, et de bâtir leur conscience et leur expérience européennes. Nous devons apprendre en marchant, en allant de l’avant. Dire cela ne sous-entend pas que notre âme est perdue. La transformation du capitalisme reste un impératif, mais il faut changer les idées et les méthodes.

Dominique Bertinotti :

Après ces trois interventions, vous pouvez constater que la liberté de parole et de ton n’est pas seulement une déclaration de principes à Nouvelle Voix, même si certaines vérités peuvent être dures à entendre. C’est effectivement dur d’entendre parler de « rétrosocialisme », mais un vrai bilan de nos difficultés est nécessaire, car nous voulons reprendre le chemin d’une analyse réelle de la société, apporter de nouvelles pistes. Je donne maintenant la parole à Stéphane Boujnah, Jean-Pierre Mignard, et Laurent Bouvet, qui réagiront à ce qu’ils ont entendu.

Stéphane Boujnah

Cofondateur du think tank « En Temps Réel »

Auteur de «L’inoxydable modèle suédois : du modèle de société au modèle de gouvernement».

Avant de commencer je tiens à préciser que je m’exprime à titre personnel, et à titre de membre du Parti Socialiste. Ce débat sur l’avenir de la gauche entre réalisme et radicalisme est original en Europe. Les grands partis sociaux-démocrates ont depuis longtemps tranché cette question et ont reporté à leur marge le radicalisme.

Le sujet que l’on doit traiter est le suivant : sombrons-nous dans le chiraquisme de gauche, c’est-à-dire dans la promesse sans réalisation ? Dans le même temps on doit respecter la tentation du sanctuaire idéologique lorsqu’il y a 10% de chômeurs, et des exclus de plus en plus nombreux. La nostalgie du bon vieux temps, de la fin des années 70 - début des années 80, d’un monde idéal est le reflet d’une réalité qui est celle d’une population qui prend de l’âge.

Il s’agit de casser une imposture intellectuelle, il faut éviter de faire la course avec l’extrême gauche. Le discours que l’on nous tient sur une nécessaire union de la gauche, comme celle réalisée dans les années 70, ne tient pas compte des conditions de sa réalisation:

1) François Mitterrand avait une idée assez précise avant d’aller parler au camp d’en face.

2) Le camp d’en face avait une expérience de la gestion, avec des élus locaux.

3) « L’output » était un programme sur lequel chacun s’exprimait.

Aujourd'hui cela n’a rien à voir. Le débat se situe entre une gauche qui promet et une gauche qui veut réaliser, entre une gauche théorique et une gauche concrète, entre une gauche du projet et une du rejet.

Nous devons affirmer que le modèle français a été fait par des sociaux-démocrates, qui ont bâti un compromis. Nous ne pouvons sombrer dans le discours gauchiste.

Je citerai trois points d’application fondamentaux :

1) l’état de faillite virtuelle des comptes publics : avec une dette de 1000 milliards euros, comment peut-on construire une force d’intervention publique ?

2) le rapport de force : comment faire la réforme des retraites, dans une situation où l’essentiel de la population a plus de 60 ans?

3) le rapport à la mondialisation : faudrait-il construire une ligne Maginot en ignorant complètement la réalité de la croissance mondiale ? Nous n’avons pas à avoir peur des nouvelles technologies mais des anciennes technologies car ce sont elles qui nous ralentissent. Faire croire qu’il n’est pas dans notre intérêt d’aider les pays d’Afrique du Nord à se développer est une erreur, faire croire qu’il faut interdire aux Chinois de quitter leur campagne pour aller chercher du travail l’est aussi.

Dans tous les pays d’Europe où le parti social démocrate a été au pouvoir, cela a conduit à une clarification nette. Nous devons à notre tour clarifier notre point de vue.

  • Doit-on assumer ou mentir sur la réalité ? 

Il s’agit de la question du mandat démocratique : est-ce qu’on croit que ce que l’on dit a un impact sur ce que l’on fait quand on est au pouvoir ?

2) Qui protège-t-on quand on fait une proposition ?

Par exemple quand il y a grève, on sait que les personnes pénalisées ne sont pas les cadres mais que les victimes sont les catégories défavorisées.

3) Prend-on en compte ce qui se passe ailleurs, chez nos voisins?

Le PIB de la France sera dépassé par celui de l’Inde d’ici 10 ans puis par celui des pays de l’Est, … Peut-on l’ignorer ?

4) Quel arbitrage fait-on entre la loi ou le contrat ?

La fascination pour l’Etat est un boulet et il nous empêche d’avancer.

5) Echappe t-on au débat entre maintien des corporatismes et défense des services publics ?

Jean-Pierre MIGNARD

Président des clubs Témoin

Beaucoup d’idées ont déjà été évoquées, et je vais me contenter de faire quelques observations.

1) Il faut prendre en compte l’échec de la social-démocratie européenne à la fin des années 90 à coordonner une politique européenne. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner du regain des partis d’extrême gauche.

Le réformisme ne signifie pas que le prédicat du réformisme soit la tiédeur ou la béatitude.

2) Concernant l’Europe, on avait pensé qu’après le 29 mai cela irait mal. C’est encore pire que ce que l’on attendait. L’Etat-Nation existe toujours mais attention, beaucoup de camarades, au nom de cela, surestiment l’Etat-Nation et préparent une série de frustrations. Cela ne doit pas devenir un mot magique. L’Etat-Nation ne peut pas tout mais il est très démocratique. L’Europe peut plus mais est moins démocratique. Les forces centrifuges n’ont pas cessé de croître en Europe. On avait une perspective avec le discours de Tony Blair, il aurait pu relancer l’Europe mais il n’y a rien eu après. Le pôle franco-allemand est entravé aujourd’hui par un vote contraire : les négociations avec la Turquie n’ont pas fait l’objet d’une clarification pourtant nécessaire. Si rien ne se passe d’ici  dix ans, et si le modèle européen survit, alors la question serait de savoir si on pourra se permettre d’humilier la Turquie.  Les rapports avec l’Afrique sont à l’image des barbelés entre le Maroc et les enclaves espagnoles.

Je crois que le plus important est de renforcer l’esprit européen des socialistes. Avons-nous partagé notre vie militante avec des camarades européens ? Il faut par exemple organiser des jumelages entre les sections.

Sur le texte de la Constitution, sans doute pourrons-nous sauver la charte. Concernant le droit de pétition, un règlement d’assemblée suffit à le mettre en place. Pour toutes ces questions, nous avons créé un mouvement, « Sauvons l’Europe », qui a un bon échos, mais il y a une condition à la naissance d’une société civile européenne : il faut un partenariat avec le Parlement européen. Il faut qu’il y ait une opinion publique européenne pour le Parlement, comme les parlements nationaux ont leur opinion publique nationale.

3) Les choses importantes se font toujours dans la crise. La crise aujourd’hui, c’est : le chômage des jeunes, la menace climatique (sècheresse, incendies, etc.)

Tout cela nécessite une grande politique d’équipement, de protection. La solution est là, nous avons la possibilité de dépasser par le haut les blocages que nous rencontrons et pour cela les partenariats entre le public et le privé sont essentiels.

Laurent Bouvet :

Professeur de science politique à l’Université de Nice et à Sciences Po (Paris)

Auteur du livre « L’année zéro de la gauche »

Le débat radicalisme/réformisme ne doit pas être aussi facilement mis de côté. C’est une question de culture politique qui est en jeu avec lui. On est aujourd’hui à la fin d’un cycle assez long de l’histoire du Parti Socialiste, la fin du cycle d’Epinay, qui a été caractérisé notamment par l’union de la gauche sous différentes formes. Cela implique un certain nombre de bouleversements, dont le renouvellement des générations. Sur ce point, il faut préciser que le problème n’est pas entre génération de « vieux » et génération de « jeunes », contrairement à ce que veut faire croire le NPS dans le débat interne du PS, le jeunisme n’est jamais une solution politique. Il s’agit plutôt de savoir de quelle manière est-ce que l’on s’inscrit dans le processus de transformation de la société dans laquelle on vit.

Le problème qui se pose au PS et la gauche est donc bien : le pouvoir pour quoi faire et comment ?

Ainsi entend-t-on des responsables socialistes dire : nous sommes tous, évidemment, réformistes ? Où est le débat réformistes/radicaux ? Et bien non ! Le réformiste « de fait », « par nature », n’existe pas. Sinon la confusion s’installe entre être réformiste et être réformateur. Ce qui ne dit rien sur le sens et le contenu de la réforme. Les réformateurs peuvent être de droite ou de gauche, alors que les réformistes appartiennent pleinement à la gauche. On oublie que l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier s’est construit sur cette dichotomie, on oublie une partie de l’histoire du mouvement syndical et de la tradition de la gauche selon laquelle la « vraie » transformation sociale ce n’était pas la table rase révolutionnaire.

Pour préciser ce qu’implique cette distinction, je voudrais mettre trois points en avant :

a) Historiquement, l’esprit de réforme s’oppose à l’esprit de révolution. Ce clivage anime toute l’histoire de la gauche, non seulement sur les moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs du mouvement ouvrier mais aussi progressivement sur les buts eux-mêmes, compte tenu des impasses tragiques des expériences révolutionnaires du XXe siècle.

b) D’un point de vue plus philosophique et psychologique, l’esprit de réforme s’inscrit contre celui de radicalité. On peut prendre ici l’exemple de la posture de l’excuse. Le social-démocrate s’excuse sans arrêt, quand il est dans l’opposition, il est dans la surenchère par rapport au gauchiste, comme s’il s’excusait de ne pouvoir toujours dire mieux ; au gouvernement, il s’excuse de ne pouvoir faire mieux, en s’adressant aux plus radicaux « vous avez raison, mais on ne peut pas le faire ». La course est permanente, surréaliste. L’idée sous-jacente est qu’être radical, c’est toujours mieux. Et cela renforce la gauche radicale aux yeux de laquelle un socialiste ou un social-démocrate est nécessairement un « social-traître », qu’il ne peut, par construction, en faire assez pour mériter l’étiquette « de gauche ».

c) Le troisième élément est d’ordre sociologique : c’est l’opposition entre l’esprit de réforme et l’esprit de conservation. Cela renvoie au problème l’ étroitesse de la base militante des organisations politiques. Un effectif d’un peu plus de 100 000 adhérents au PS, cela ne donne pas la masse critique pour espérer « sentir » la société sans parler de la représenter ou d’y peser. Une enquête du CEVIPOF en 1998 montre que sur 100 000 adhérents au PS, il y avait seulement 14% d’ouvriers et employés – alors que ces deux CSP représentent la moitié de la population action. Il y avait seulement 27% de femmes – inutile de préciser la part des femmes dans la société française... Et ainsi de suite, avec un parti trop vieux, trop « fonction publique », avec la moitié de son effectif composé d’élus… Cela montre qu’il existe un problème non seulement de quantité mais aussi de « qualité » de la représentation. Or, c’est une incitation au conservatisme. Il ne s’agit pas pour le PS d’avoir une représentativité miroir de celle de la société, mais il s’agit à la fois d’atteindre une masse critique et de mieux être en mesure, par symbiose représentative, de comprendre la société française.

Pour conclure, en faisant un peu de provocation, on peut se demander s’il ne faudrait pas en arriver à être favorable à ce que les tentations gauchistes, mouvementistes, néo-communistes… l’emportent au prochain congrès du Mans ! Afin qu’il mènent campagne ensuite et fassent preuve de l’inanité de leur propos. Afin de lever l’hypothèque radicale-conservatrice une bonne fois pour toute et de bénéficier ainsi du scénario britannique : en ayant fait perdre leur camp, les gauchistes anglais du début des années 1980 ont condamné leur pays au thatchérisme pour presque 20 ans…

 

Débat avec la salle

Juliette Meadel : On entend souvent qu’il y a une rupture entre le PS et sa base électorale. Mais doit-on attendre qu’un parti soit identifié sociologiquement à un électorat ? Serait-ce un obstacle s’il avait un discours clair ?

Je m’interroge sur la pertinence de l’expression « socialisme de l’action ». Quelle méthode doit-on avoir pour agir ? La démocratie légaliste ? la démocratie participative ? Tout cela doit être tranché par le débat.

 

Guillaume Houzel : J’aimerais faire deux remarques. Tout d’abord je pense qu’il utile de faire de la théorie en dehors du concret et qu’il faut dépasser notre faiblesse intellectuelle. Ce qui se prétend radical est essentiellement conservateur.

Par ailleurs j’estime que quand on a un PS « rétréci » comme il l’est, il est difficile d’aller de l’avant. Au-delà de l’âge des membres qui peut poser problème, il faut bien avouer que l’on observe un Parti Socialiste composé de militants dont beaucoup sont issus de la fonction publique, sont des élus ou collaborateurs d’élus. La conséquence est que l’on a du mal à avoir un rapport sain et ouvert à la société dans son ensemble, surtout quand elle est plus complexe qu’auparavant.

Maurice Goldring : Je fais partie du groupe « du communisme au réformisme », composé d’anciens communistes. J’ai souvent l’impression qu’il n’y a pas en France un Parti socialiste mais plusieurs partis socialistes. Je crois que les interventions que nous avons entendues ce matin seraient peu admises au congrès du Mans.

Ce qui est marquant c’est que les socialistes ont mauvaise conscience, et sentent le besoin de se justifier sans cesse. L’illustration en est le congrès de Dijon, où toute la salle s’était levée pour applaudir le secrétaire de la CGT. Mais je crois que l’objectif des socialistes serait qu’un Premier Ministre venu de leurs rangs se fasse applaudir dans un congrès syndical !

Enfin je remarque que toutes les motions présentées aux militants débutent avec une description du monde qui se lit comme un éditorial du Monde Diplomatique. Comment peut-on critiquer le radicalisme dans ces conditions? Si le point de départ est celui-là, on est paralysé pour la suite.

Pierre Schapira : Je suis d’accord avec Jean-Pierre Mignard sur l’Union Européenne, dont la présidence britannique est un désastre. Ceux qui ont soutenu Tony Blair lors de sa prise de fonction sont très déçus, même chez les travaillistes britanniques.

Par ailleurs il me paraît important de clarifier un point : ne confondons pas la période actuelle et celle des années 1970. Le programme commun était possible avec un Parti Communiste structuré, qui avait des élus, et nous avions des intérêts communs. Avec les gauchistes aujourd’hui nous ne pouvons pas faire la même chose.

Sur la taille du Parti socialiste et sur les problèmes que cela pose, je fais remarquer que la FNESR (Fédération Nationale des Elus Socialistes et Républicains) compte 40 à 50 000 élus ! Ce qui signifie en clair que la moitié du parti est élue ! Si on ajoute à cela les collaborateurs, les amis, et la famille, tout le monde est en rapport étroit avec un élu.

Je remercie Nouvelle Voix pour ce débat, et c’est dommage que le parti n’organise pas des colloques de ce type. J’ai connu la période où il y avait des grandes conventions thématiques ou la réflexion se déroulait àl’intérieur du parti. Désormais nous sommes obligés d’aller à l’extérieur pour chercher la discussion, et de ce fait on vide le parti de sa substance.

Malik Lounes : On a manifestement un ex-« candidat naturel », Laurent Fabius, qui a fait l’analyse selon laquelle il faut aller chercher 3 ou 4 points chez les électeurs d’extrême gauche. Cependant le corps électoral a changé : on a constaté un afflux de nouveaux électeurs de gauche, qui se sont inscrits dans la période 2002-2004, et qui se traduit par un rapport de force gauche/droite, qui n’est plus le même que dans les vingt dernières années. On est dans une phase politique différente, et Laurent Fabius est en train de perdre le sens des réalités ! Le PS n’a pas besoin de l’extrême gauche pour gagner au second tour des élections présidentielles. Nous avions donc un boulevard devant nous pour gagner en 2007, et nous pouvions en profiter pour avoir un vrai débat idéologique, et nous nous retrouvons à nous poser la question des alliances, alors que nous n’en avons pas besoin.

Jean Houel : Je suis proche du Parti Socialiste, c’est pour cela que je suis ici. Je suis d’accord avec ce qui a été dit ce matin. Je pense que beaucoup de militants du Parti Socialiste sont également d’accord avec cela, mais ils pensent qu’ils ne peuvent pas le dire. Je crois qu’ils se trompent et j’estime que non seulement on peut le dire, mais qu’on doit le dire.

Réponse des intervenants :

Eric Dupin

Je voudrais revenir sur la question qui nous a été posée : Pourquoi ne peut on pas dire certaines choses ? Je crois que l’on peut reprocher à la gauche, y compris à ses éléments les plus modérés, de ne pas avoir le courage de lutter contre le gauchisme. Tant qu’on laisse les Français dans l’idée que la gauche c’est le bien et la droite le mal, alors pourquoi ne laisserait-on pas conclure que l’extrême gauche c’est extrêmement bien !!! Il faut sortir de cette vision manichéenne. Dire « oui » au mouvement du monde où dire « non »au mouvement du monde conduit dans les deux cas à une impasse. La bataille n’est pas menée parce que très souvent le réalisme pose de vrais problèmes. Le socialisme européen est en panne, et Tony Blair non plus ne se fait pas applaudir par les syndicats ! Les syndicats allemands sont en conflit avec le SPD. Les socialistes français ne peuvent donc pas prendre modèle sur un socialisme européen qui est dans une impasse.

Le réalisme ne doit pas être un fatalisme. Doit-on s’interdire de critiquer la division internationale du travail qui se met en place, avec des pays cerveaux et des pays ateliers ? La seule voie du réalisme n’est passuffisante. Il ne suffit pas de s’adapter à un mouvement du monde qui est porteur de valeurs contradictoires au socialisme, il est nécessaire de réaffirmer ces valeurs. Lionel Jospin, dans son livre qui paraît ces jours-ci, a raison de parler de « nouvelle aristocratie ». Pourquoi les socialistes n’osent-ils pas poser la question du revenu maximal ? Ce genre de question doit être posé. Et dans ce cadre-là nous ne sommes pas dans le clivage entre des réalistes et des radicaux.

 

Stéphane Boujnah

Une remarque sur le problème de l’ouverture du parti. Soit on prend ce problème pour un fait, en disant que la SFIO était un parti d’instituteurs, et qu’aujourd’hui le Parti Socialiste est un parti de fonctionnaires, et on se condamne alors à être une forme de clergé, prêchant un discours de moins en moins en phase avec l’évolution de la société. Soit on décide de transformer les choses, mais cela suppose une prise de risque : on prend le risque de déstabiliser les forces du congrès ! Si le Parti Socialiste avait en effet un million de membres et non cent mille, on n’aurait pas les mêmes textes présentés aux militants.

Laurent Bouvet

Mon souci est de trouver un moyen de lever définitivement l’hypothèque radicalo-révolutionnaire-conservatrice. On ne va pas s’aligner sur la culture des pays voisins, cela n’a aucun sens. Notre volonté n’est pas de normaliser, mais il faut prendre en considération certains phénomènes.

Sur la taille du parti et sa composition sociologique, bien sûr un parti n’a pas à être une représentation miroir de la société, mais il faut une masse critique, car il y a un lien entre la sociologie militante, le projet, les gens qui le portent, et la sociologie électorale.

Pour illustrer les dangers du conservatisme je voudrais prendre l’exemple du thème des « 2 France » de Laurent Fabius, qui est un terrain glissant. Laurent Fabius valide le discours de la droite. Nicolas Sarkozy et Laurent Fabius disent la même chose : Sarkozy oppose la France des statuts et la France des compétences. Dire, comme le dit Fabius, que l’on devrait défendre la France des statuts, c’est garantir l’échec dans le réalignement politique qui est en cours.

Je voudrais développer un dernier point, sur Tony Blair. Je ne suis pas convaincu par les aspects moralistes de sa politique, mais les socialistes qui ont pour habitude de dire que ce qui compte, ce sont les résultats électoraux, alors ils ne peuvent pas «critiquer Tony Blair » sur ce point : il a été réélu 2 fois !

Jean-Pierre Mignard

Juste un mot pour dire qu’il faut faire attention au retour de l’Etat nation, qui ouvre la porte au nationalisme, au passéisme, au populisme. C’est pour cela que la question européenne est centrale.

Philippe Herzog

Pour moi il ne faut pas rester sur un débat centré sur réformisme et radicalité, mais se centrer sur diagnostic, méthode, contenu des politiques. Il faut mettre en difficulté le gauchisme sur le fond, il ne construit pas. A défaut toutes les questions sont déviées vers un théâtre de posture politicienne.

Sur le fond les difficultés du Parti Socialiste sont criantes : où est, par exemple, sa pensée économique ? Dans l’organisation du monde qui se dessine, la Chine est l’atelier, et les Etats-Unis ont un rôle clé dans la recherche et dans les finances. Quelle sera la place de l’Europe dans le monde ? Peut-elle se permettre d’évoquer la fin du travail ? Doit-elle se consacrer toute entière aux loisirs ? L’héritage du marxisme n’a pas fructifié. Après le vote du 29 mai, le choix de Chirac du retour à l’Etat protecteur, qui a pourtant fait preuve de son impuissance, appellerait des réactions. Et l’Europe doit d’abord être créative, et non protectrice.

Il y a un non-dit, pour certains socialistes français, c’est que la France n’a pas eu Thatcher pour obliger à faire des réformes. Il faut notamment tirer au clair nos relations avec le marché. L’héritage de Jaurès, de la Commune, c’est la participation à la gestion, l’encouragement à l’autogestion. La perspective bolchevique a étouffé ça : « tant qu’il n’y aura pas le communisme, la gestion c’est de la collaboration de classe ». Mais la social-démocratie régresse vers la simple redistribution. 

Enfin, il nous faut avoir une vraie relation avec la société civile. Une vision du rôle des associations, des syndicats, des partenaires public-privé est indispensable pour gouverner. Nous devons cesser de dire : « la gauche vous a donné …, alors votez pour nous ». La gauche ne doit pas offrir, elle doit donner aux citoyens les moyens d’agir par eux-mêmes.

Toutes ces questions sont importantes et on ne peut éviter de les aborder. Un PS qui, en interne, n’affronterait pas le cœur de la transformation, et qui, en externe, se fâcherait avec tous ses partenaires européens, serait véritablement dans une impasse.

Jean-Louis Bianco

Pour conclure ce débat je voudrais d’abord remercier nos intervenants et le public d’être venus. Nous n’étions pas forcément tous d’accord avec ce qui a été dit, mais il faut susciter le débat, et je demande aux intervenants de bien vouloir continuer avec nous, pour élaborer une partie des idées qu’ils appellent de leurs vœux. Notre parti doit se doter d’un projet politique clair, novateur, et ambitieux. Nous avons un travail idéologique à faire, et en même temps trouver un chemin concret pour y parvenir. Comme le débat l’a montré, nous devons sortir de la fascination, du surmoi communiste et gauchiste : si nous voulons gagner le congrès, dans les débats nous devons nous assumer. Si on est plus à gauche parce que l’on emploie le mot rupture et abrogation dans toutes les phrases, alors en effet ils sont plus à gauche que nous.

Si nous avons créé Nouvelle Voix, c’est parce qu’on peut y dire certaines choses, et notre ambition c’est qu’on puisse le dire dans le parti et à l’extérieur.

Nouvelle voix

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Mardi 17 octobre 2006 2 17 /10 /2006 19:34

Publié dans : Des proches politiques

Ce que la gauche francaise peut retenir du New Labour

Tony Blair chancelle. Avant un an, il aura quitté le pouvoir, et les derniers sondages placent les travaillistes derrière l'opposition conservatrice. Dans ces conditions, quelles leçons la gauche française pourrait-elle tirer des politiques menées par son gouvernement ? Et bien, il y en a beaucoup. Sous Tony Blair, la gauche a gagné trois élections successives. Elle est restée plus longtemps au pouvoir qu'aucune de ses homologues européennes, à l'exception des Suédois. Blair semble devoir achever son mandat avec une popularité en berne, mais à moins que le parti ne s'abandonne à ses dissensions internes, il pourrait très bien remporter à nouveau les élections avec un nouveau chef.

Permettez-moi en premier lieu de faire justice d’une vieille accusation selon laquelle le New Labour serait en fait un parti de droite. Depuis l’arrivée de Blair en 1997, la part des prélèvements obligatoires dans le PIB est passée de 38 % à plus de 41 %, un chiffre désormais dans la moyenne de l'Union Européenne. Le gouvernement travailliste n’a pas été celui de l'expansion indéfinie des marchés. Il a réalisé des investissements sans précédent dans les services publics, en particulier dans l'éducation et la santé. Il a mené une lutte constante contre le chômage et la pauvreté. Un salaire minimal a été créé, puis porté à un niveau correct. Les syndicats ont été de nouveau reconnus. On a donné de nouveaux droits aux couples homosexuels.

Ce n’est pas là une politique de droite. Mais sur bien des sujets, le parti travailliste a rompu avec la gauche de papa. Ce fut la clé de son succès, et les gauches européennes peuvent tirer profit de cette expérience. On peut identifier ici cinq principes fondamentaux.

1. La primauté donnée à l'économie et à la création d'emplois. Avant Blair, pratiquement toutes les expériences de gouvernements travaillistes s’étaient achevées en crise économique. Aujourd’hui, on sait que sans une économie forte, aucune justice sociale n'est possible. Relancer la croissance était donc capital, et pour ce faire un élément essentiel fut la réforme du marché du travail. Une forte division du marché du travail, comme c’est le cas en France, ne crée ni prospérité économique, ni justice sociale. Les insiders et autres salariés protégés s’en trouvent bien, mais la précarité et l’insécurité sont reportées sur les outsiders : jeunes, travailleurs peu qualifiés, minorités ethniques. Loin de cette combinaison d’inefficacité économique et d’injustice sociale, les politiques d’activation du marché du travail menées depuis 1997 au Royaume-Uni ont été un succès, avec 75 % de la population active au travail, contre 63 % en France. Le chômage des jeunes est pratiquement inexistant et le taux de chômage à long terme est très bas.

2. Le choix politique du centre. Nous ne vivons plus dans une société où le simple soutien d’une classe peut suffire au succès politique. Si les ouvriers n’ont pas disparu, la classe ouvrière n’est plus ce qu’elle était : la production manufacturière n’occupe plus que 12 % de la population active. La moyenne de l’UE n’est plus que de 15 %. L'économie du savoir et des services est une réalité. Les partis de centre gauche doivent ainsi s’adresser à des groupes sociaux plus variés que par le passé. Cet ancrage au centre n’a rien d’un virage conservateur : il s’agit au contraire de déplacer le centre vers la gauche. Je dirais qu’au Royaume-Uni ce but a été accompli. Nous nous sommes rapprochés des sociétés sociale-démocrates. Les conservateurs eux-mêmes, pour se refaire une santé électorale, ont dû faire leurs une partie des objectifs et des politiques du parti travailliste.

3. Dans la recherche de la justice sociale, se concentrer sur les pauvres plutôt que sur les riches. La pauvreté des enfants doit faire en particulier l’objet d’efforts soutenus, puisque c'est la forme la plus pernicieuse de la pauvreté. Les riches ne représentent qu’une faible proportion de la population : à peine 1 %. Beaucoup de ceux qui gagnent beaucoup d'argent créent ainsi de la richesse pour une plus large communauté : une économie moderne ne peut se passer de ses entrepreneurs. Il faut certes les encourager à se conduire de façon responsable, à payer leurs impôts, éventuellement se livrer à des activités philanthropiques et surtout à diriger leurs entreprises dans le respect du droit. Mais même une redistribution très substantielle de leur richesse, en supposant qu’elle soit économiquement neutre, bénéficierait peu aux pauvres. Le véritable enjeu, si l’on veut s’attaquer à la pauvreté, est une redistribution des chances et des possibles. Entre 1997 et 2005, plus de deux millions de Britanniques ont quitté la pauvreté, et parmi eux 800 000 enfants. Le gouvernement a certes manqué son objectif qui était de 1 million d'enfants, mais ses réalisations sont pourtant considérables.

4. N’investir dans les services publics qu’à condition de les réformer, et ce d’une façon radicale. Leur efficacité est cruciale, et les droits et recours des usagers doivent être mieux pris en considération. Le monopole d’Etat n'est pas toujours, loin s’en faut, le meilleur moyen d’atteindre ces objectifs. Le secteur public, ses entreprises comme ses salariés, ne représentent pas nécessairement l'intérêt public. Les institutions d'État sont souvent bureaucratiques, peu réceptives aux besoins des citoyens, dominées le cas échéant par les intérêts des producteurs. Une délégation à des associations ou à des entreprises, si elle est bien maîtrisée, peut être plus efficace que le contrôle direct par l'Etat. Nous devons décider dans tous les cas quelle combinaison crée le meilleur service. Il est gratuit et faux d’opposer comme le font tant de critiques les services « publics » (étatiques) et « privés ». La question n’est pas le statut du fournisseur, mais ce qui dans un contexte donné sert le mieux les intérêts publics.

5. Autre leçon, parfois difficile à apprendre pour les partis les plus à gauche : ne pas abandonner de questions à la droite. Il est de loin préférable de leur trouver des solutions de gauche. Pendant longtemps, la gauche a traité des questions de criminalité, d’ordre social, de migrations et d'identité culturelle en leur trouvant des justifications au lieu de leur chercher des solutions ; comme si les inquiétudes des citoyens ordinaires étaient complètement hors de propos. La formule Tough on crime, tough on the causes of crime n’est pas un slogan populiste, elle offre la base d’une politique cohérente. On sait en effet que la criminalité est étroitement corrélée aux inégalités : quand les inégalités reculent, elle recule elle aussi. On sait aussi que les moins favorisés sont surreprésentés parmi les victimes. Alors, si Blair a été critiqué pour saper les libertés individuelles, ne faut-il pas distinguer les libertés formelles des libertés essentielles ? Une personne est-elle libre si elle a peur de marcher dans le parc, de sortir la nuit, ou si elle est condamnée à subir le chahut des voisins ? Il n’est pas insensé de restreindre les libertés formelles de quelques-uns pour garantir les libertés réelles de la majorité.

C'est l'engagement de Blair sur ces différentes questions, plus que ses qualités personnelles pour les traiter, qui ont permis au parti travailliste de remporter trois élections successives. Voilà bientôt dix ans que j’entends les gauches européennes critiquer le New Labour ; mais si elles ont des propositions alternatives, qu’on me le dise, car je ne les vois pas. Augmenter les impôts, faire comme si la mondialisation n'existait pas, ne pas toucher au secteur public et conserver un cadre traditionnel de libertés individuelles, voilà qui les résume assez bien. Mais ce n'est pas une alternative, c’est du conservatisme ; et ce n’est pas avec ça que l’on gagne les élections.

Ancien directeur de la London School of Economics, Anthony Giddens est membre du comité de parrainage de Telos.
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Richard Robert.

© Telos-eu Agence intellectuelle

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Dimanche 15 octobre 2006 7 15 /10 /2006 16:45

Publié dans : Des proches politiques

La dernière prise de position de Kouchner .

S'est-il inspiré de notre texte : "encore un effort, camarades !" ?

http://rfrn.over-blog.com/article-3594709.html

Construit pareil, titre proche, mêmes idéees... Ne peut-on pas le contacter ?

Il faudra un rassemblement des Kouchner, Rocard, Bockel, sur un texte et un courant, qui puisse alors attirer au PS tous les socialistes tentés par dépit par l'udf... 

 

Ouvrez les yeux, camarades !

Par Bernard KOUCHNER. Tribune publiée dans Le Nouvel Observateur n° 2173 du 29/06/2006 :

Le monde change, mais les socialistes s'en rendent-ils compte ? Education, réforme de l'Etat, retraites... : l'enfant terrible de la gauche dénonce les insuffisances et les ambiguïtés du projet PS. Un « parler vrai » qui dessine une ambition intacte pour 2007

Alors que le débat politique tourne, à droite, à la caricature, querelles de personnes et conflits de virilités reléguant au second plan toute préoccupation de fond, deux bonnes nouvelles sont venues à gauche éclaircir l'horizon de notre démocratie souffrante.

La première, ce furent les prises de positions audacieuses de Ségolène Royal sur les 35 heures et la sécurité. Après avoir été le seul ministre du gouvernement Jospin à mettre en cause, à propos de l'hôpital, la pertinence de la réduction du temps de travail autoritaire et généralisée, j'ai vu avec plaisir qu'une dirigeante socialiste osait à son tour lever ce tabou. Depuis, hélas, elle a considérablement atténué ses propos, parlant d'imposer les 35 heures aux PME, ce qui serait une catastrophe pour les petites entreprises et pour l'emploi... Sur la sécurité également, même si ses préconisations militaro-policières sont à mon sens inadaptées, Ségolène Royal a réintroduit à gauche un indispensable débat. Il faut traiter les angoisses et les peurs des Français pour ce qu'elles sont : un symptôme et une réalité. N'attendons plus. Le Pen, en tapinois, se prépare.

La deuxième bonne nouvelle est venue de la publication du « Projet socialiste pour la France ». Ce projet - sempiternelle synthèse entre courants contradictoires - me semble aller dans la bonne voie, celle d'une social-démocratie moderne, comme il en existe en Europe du Nord notamment. Sécurisation professionnelle, création de ce service civique obligatoire que je réclame depuis vingt ans, importance donnée à une Europe de la défense, rejet de toute tentation de désarmement dans cette période troublée, affirmation du rôle de l'éducation et de la recherche : beaucoup des constats et des propositions vont dans le bon sens.

La satisfaction, pourtant, laisse la place à l'inquiétude autour de quelques non-dits et de quelques ambiguïtés. J'en citerai trois.

L'autonomie des universités, tout d'abord. Derrière le terme vague d'autonomie de gestion, entend-on enfin l'indispensable indépendance dans le choix des enseignants, dans le mode de sélection des étudiants et dans la fixation des droits de scolarité ?

Autre ambiguïté : l'affirmation d'une politique industrielle nouvelle articulant étroitement programmes sectoriels et action territoriale. Belle idée ! Mais quelle différence, sinon sémantique, avec les pôles de compétitivité du gouvernement Raffarin ? Pourquoi ne pas affirmer plutôt qu'une réforme profonde de l'Etat est nécessaire afin de réduire cette administration étouffante pour la création et la compétitivité des entreprises ? Pourquoi ne pas reconnaître qu'une décentralisation de la compétence économique est indispensable pour revitaliser l'innovation dans les régions ? Tous les pays avancés sont des pays décentralisés... Jacobins, encore un effort !

Dernier exemple : l'agence nationale de réindustrialisation, dont on nous dit qu'elle pénalisera les patrons voyous. Ne cherchons pas à stigmatiser des fantômes. Qu'appelle-t-on un patron voyou, et à quelles sanctions pense-t-on réellement ? Quand on voit la manière et le sérieux avec lequel le maire de Grenoble a su régler le problème de la réduction des effectifs de Hewlett-Packard, après les inutiles mais très patriotiques coups de menton de M. de Villepin, comment peut-on encore à ce point vouloir jouer du populisme économique ?

Puisque nous en sommes aux sujets qui fâchent, venons-en à quelques aberrations énoncées dans le projet.

Première absurdité : l'abrogation de la loi Fillonet le retour à la retraite à 60 ans. L'espérance de vie augmente, la population vieillit, et les Français continuent de prendre leur retraite à 58 ans en moyenne... Pouvons-nous continuer ainsi ? Alors que notre croissance est en berne et nos systèmes de retraite en déficit, n'est-il pas temps d'admettre que nous ne nous en sortirons qu'en travaillant davantage et plus longtemps ? Tous les pays sont en train de repousser l'âge de la retraite à 67 ans, besoin économique certes, mais souvent aspiration des travailleurs - à part certains métiers très pénibles -, dont les conditions de santé à 60 ans sont bien meilleures aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Pourquoi nier la réalité ? Quel avantage en tirerons-nous, sinon le confort à court terme d'une génération déjà largement épargnée, et qui choisit d'alourdir encore la dette de ses enfants et petits-enfants ?

Deuxième contresens dont je m'étonne qu'il ait pu être avancé sincèrement par les meilleurs d'entre nous : la renationalisation d'EDF. On peut considérer que la mise sur le marché d'une fraction du capital de cette entreprise publique n'était pas nécessaire, mais l'Etat recherchait là des recettes pour contourner les conséquences de ses déficits et de son laxisme. Pourquoi, alors que les budgets sont encore plus difficiles aujourd'hui qu'hier, faire une priorité d'une mesure extrêmement coûteuse - plus de 12 milliards d'euros, près de deux fois le budget de la justice ?

Troisième mesure qui me semble tourner le dos à la réalité : la suppression de la franchise de 1 euro sur les consultations médicales. Pourquoi désavouer le symbole même de la responsabilisation des citoyens ? Les Français savent que l'amélioration continue des soins, la qualité de notre système d'assurance-maladie et le vieillissement de la population ont un coût... Ne serait-il pas plus responsable de mettre en place une réelle progressivité ?

Ces trois mesures du projet socialiste témoignent d'une erreur de diagnostic sur la réalité sociale et économique de notre pays et, surtout, sur la capacité des Français à entendre la vérité. Ils sont plus modernes et progressistes que nos politiques. Je m'en rends compte semaine après semaine au cours des sessions de ma « Fabrique démocratique » (1). Le vice du diagnostic proposé par le projet socialiste, c'est encore et toujours cette vision diabolisée de l'économie de marché que seul en Europe le Parti socialiste français continue de nourrir. La conception des entreprises et de ceux qui les dirigent demeure négative et réductrice. Nulle part il n'est fait état de leurs difficultés dans l'économie-monde. Nulle part il n'est proposé de leur venir en aide afin de créer des emplois... Je sais bien que l'actualité nous offre des exemples de comportements obscènes, mais devons-nous fonder nos règles sur ces exceptions ? Comment croire qu'aujourd'hui on peut se contenter de créer des emplois dans le secteur public ?

Outre ce problème fondamental de diagnostic, je lis dans le projet socialiste une fièvre dépensière non chiffrée qui fait peu de cas aussi bien de la réalité économique de notre pays que de la capacité des Français à entendre des vérités simples et évidentes... Les généreuses propositions qu'il égrène coûteront évidemment beaucoup d'argent : l'éducation, la recherche, la santé, la prise en charge des personnes dépendantes, la culture sont des postes coûteux, surtout quand ils sont vus sous le seul angle de l'augmentation des moyens... Et je ne parle pas des retraites !

On m'objectera que ces propositions sont faites au nom de la réduction des inégalités. C'est l'application du principe selon lequel tout problème social est au fond un problème d'inégalités, tout problème d'inégalités étant soluble avec de l'argent... Qui peut encore y croire ? Dans le fil de la dérive budgétaire des quinze dernières années, ce projet représente une dépense publique supplémentaire qui s'installe probablement entre 1,5 et 2 points de PIB par année, 50 milliards selon certains de nos amis. Pour financer ces dépenses, on table en large partie sur le « redémarrage de la croissance ». Antienne connue et qui a envoyé la gauche dans le mur de l'austérité au cours des années 1981-1983. Ce keynésianisme simpliste ne convaincra personne, alors que la question de la création d'emplois productifs n'est pas abordée.

Si nous voulons plus de croissance, il faut plus de travail. C'est-à-dire tout à la fois permettre à ceux qui ont un emploi de travailler plus s'ils le souhaitent, et favoriser les conditions de compétitivité des entreprises, afin qu'elles créent des emplois productifs.La situation est grave. La gauche au pouvoir devra mettre en oeuvre un programme énergique d'assainissement des finances publiques. Si elle ne le fait pas dès juin 2007, elle y sera de toute manière contrainte, de façon encore plus drastique, au bout de deux ou trois ans. Or l'histoire nous apprend qu'un tel ajustement, s'il n'est pas préparé et assumé, se fait toujours au détriment des plus faibles.
Malgré des avancées importantes, la philosophie du projet socialiste semble donc être «plus de la même chose», alors que les Français savent au plus profond d'eux-mêmes que cela ne fonctionne pas.

La gauche française souffre d'une forme de frilosité qui tourne au conservatisme. Au nom de quelques principes surannés, on refuse de voir le monde en face, et de reconnaître que la justice sociale, qui reste notre idéal, exige l'aptitude au changement. L'accélération de la mondialisation a pris de cours un vieux parti habitué à ses combats et à ses slogans. La plupart des recettes qui, hier, assuraient le progrès social engendrent aujourd'hui les inégalités et la misère. Je prendrai quatre exemples : l'éducation, l'intégration, la réforme de l'Etat et la dette.

L'éducation tout d'abord. Est-ce aujourd'hui être de gauche que de réclamer le maintien ou le renforcement d'un système cogéré avec les syndicats qui conduit notre jeunesse au chômage, crée la frustration dans des filières pléthoriques et sans issue, mécontente des enseignants, qui préfèrent leur tâche à leur confort, et laisse finalement 150 000 élèves sortir chaque année sans diplôme ? Est-ce être de gauche que de maintenir la gratuité de l'enseignement supérieur, ce qui revient à faire payer les études des plus riches (surreprésentés dans les filières d'excellence les plus coûteuses) par l'ensemble des contribuables ?

L'intégration, ensuite. Est-ce être de gauche que de s'accrocher à des principes soi-disant républicains qui privent des milliers de jeunes de toute perspective d'avenir ? Plutôt que de disqualifier toute référence à une communauté qui est vécue par tous ces jeunes comme leur seule appartenance solide, la gauche ne devrait-elle pas s'inspirer de ce qui marche ailleurs et assumer une discrimination positive ? Ne confondons pas communauté nécessaire, protectrice, assimilante et communautarisme agressif.

La réforme de l'Etat : l'accroissement continu des effectifs de l'Etat, en période de morosité économique, a eu pour effet d'absorber une part de plus en plus importante de ses moyens, le privant peu à peu de marge de manoeuvre. Est-il de gauche d'amplifier cette situation, et de laisser notre Etat obèse mourir d'étouffement ? N'est-ce pas à la gauche qu'il appartient de le sauver, fût-ce par une cure d'amaigrissement qui effectivement ne figurait pas dans son programme de l'entre-deux-guerres ?

La dette, enfin. Est-ce être de gauche que de faire payer par nos enfants notre mauvaise gestion ? Est-ce conforme à la plus élémentaire notion de solidarité, alors que nous voyons bien que leur monde est plus dur et plus incertain que le nôtre ? De manière immédiate, la gauche ne devrait-elle pas résoudre cette question de la dette, dont le coût absorbe aujourd'hui la totalité de l'impôt sur le revenu, et empêche le lancement des réformes d'avenir qui s'imposent, dans l'éducation, la santé, la justice ou la recherche ?

Ces quatre exemples le prouvent : il ne suffit pas de nier la crise, présentée comme un complot de « déclinologues » de droite, et de réaffirmer de façon incantatoire que «la France est un grand pays fier de son message universel». Notre monde a changé, nous ne l'avons pas vu, et il nous réclame. Reprenons le flambeau, ouvrons les yeux, osons nous adapter, osons la gauche. Encore un effort, camarades, et nous serons vraiment sociaux-démocrates ou, si le mot vous choque, novateurs, progressistes et vainqueurs !

Bernard Kouchner

(1)
Lafabriquedemocratique.fr

Ancien président de Médecins sans Frontières, Bernard Kouchner est âgé de 66 ans. Secrétaire d'Etat pour la première fois en 1988, il a géré le portefeuille de la Santé sous Jospin entre 1997 et 1999 et en 2001 et 2002. Simple adhérant du PS, il a annoncé qu'il serait présent dans la campagne pour la désignation du candidat socialiste à la présidentielle.

 

http://www.lafabriquedemocratique.fr/


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Mardi 12 septembre 2006 2 12 /09 /2006 11:17

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Interview de Michel rocard dans "le nouvel observateur" au sujet de l'avenir du P.S., le 18 août 2005.

logo nouvel observateur

"Il faut régler le débat centenaire entre pseudo-marxistes et vrais réformistes" "Nous devenons de jour en jour insupportables les uns aux autres. Nous devons nous libérer" "Si Fabius et Mélenchon l'emportent, il faudra peut-être envisager la création d'un nouveau parti"

Le Nouvel Observateur. "Dans votre contribution au prochain congrês socialiste du Mans, vous réclamez une clarification. Un autre mot pour souhaiter la rupture entre socialistes?

Michel Rocard. "Il faut régler ce débat centenaire entre pseudo-marxistes et vrais réformistes. Entre les héritiers de Jaurês et les continuateurs de Guesde, cet idéologue marxiste qui n'avait sans doute même pas lu "le Capital"... Le PS comprend des néo-guesdistes, qui croient aux changements décrétés et aux protestations impuissantes, et des jaurésiens, qui savent qu'on ne peut avancer que dans le compromis concret. Nous vivons depuis 1905 dans cette confusion. Elle est devenue intenable depuis l'échec du référendum européen. Je n'ai pas la moindre indulgence envers la mondialisation ultralibérale. Je ne m'illusionne pas sur la faiblesse du dollar et la bulle économique américaine, et encore moins sur la cruauté sociale que génêre le laisser-faire. Je pense qu'une crise mondiale nous guette. C'est justement pour cela que je suis européen, parce que l'Europe est le lieu de l'alternative réelle à l'ultralibéralisme. L'avoir affaiblie est absurde, voire criminel. Des socialistes ont participé à cette faute, par cynisme, par opportunisme ou en s'illusionnant. Cette fois, il faut trancher.

N. O. "Trancher comment?

M. Rocard. "Etre clairs dans nos têtes et dans nos textes. Il faut jeter à la poubelle ce patois marxiste qui fait écran à la réalité. Nos camarades européens l'ont fait avant nous, et de maniêre spectaculaire, flamboyante! Ils ont bien plus influencé et amendé leur société que nous-mêmes. En 1932, les sociaux-démocrates suédois, tout juste arrivés au pouvoir, ont organisé un congrês de crise en constatant que leur programme nationalisateur et dirigiste était inopérant. Nos amis allemands ont organisé leur congrês de Bad Godesberg parce que leurs militants échappés d'Allemagne communiste les ont convaincus du primat de la liberté sur l'économie administrée. Felipe Gonzalez, juste aprês la mort de Franco, a mis en jeu sa carriêre pour convaincre ses camarades qu'une ligne pseudo-marxiste les conduirait à l'échec.

N. O. "Les socialistes français aussi ont accepté l'économie de marché...

M. Rocard. - Mais sans en tirer les conséquences. Sans le faire de maniêre argumentée, contradictoire, douloureuse, politique. Au congrês de Valence, en 1981, nous avons théorisé le "compromis social". Belle formule mais sans lendemain. Le tournant de la rigueur a été rebaptisé parenthêse". Nous n'en sommes jamais vraiment sortis. Nous ne disons pas qui nous sommes: des sociaux-démocrates européens. Nous sommes du coup incapables de construire une perspective. C'est le moment de nous affirmer. Mais pour cela, il faut une volonté. Et un leader qui provoque, porte et argumente le changement.

N. O. "Qui peut être ce leader?

Michel Rocard. "François Hollande, s'il le souhaite. Ou Dominique Strauss-Kahn. Ils devront s'entendre, se mettre d'accord pour que l'un d'eux mêne la social-démocratie française à l'élection présidentielle. Peut-être un autre. Nous avons presque deux ans.

N. O. "Lionel Jospin?

M. Rocard. "C'est un ami. Un homme d'une droiture intellectuelle indéniable. Mais culturellement, ou politiquement, je ne le vois pas assumer l'aggiornamento idéologique du PS. Il aurait pu le faire quand il était aux commandes. Sa campagne présidentielle, jugée pas assez socialiste par certains, péchait surtout par absence d'innovation. Au surplus, je ne le vois pas en situation. Il a été pardonné par la quasi-totalité des militants socialistes, mais les électeurs de gauche lui en veulent encore d'avoir quitté la bataille en 2002. Son incursion dans le débat référendaire l'a confirmé. Lui-même a dû le constater.

N. O. "Entre Hollande et Strauss-Kahn, la capacité de conviction, de pédagogie est-elle également partagée?

M. Rocard. "Non. Mais je ne développerai pas. Les relations interpersonnelles sont le pire piêge qui guette les politiques "particuliêrement quand on évolue dans une démocratie d'opinion, sous l'œil des médias. Les journalistes aiment les guerres des chefs. Entre sociaux-démocrates, c'est la derniêre chose dont nous ayons besoin. Gagnons ce congrês du Mans et résolvons notre débat interne. Ce qui est important, c'est de ne rien céder sur l'essentiel. Nous sommes ociaux-démocrates. Nous voulons construire en Europe un modêle économique et social fait de liberté, d'efficacité et de protection. Nous ne pensons pas que l'on puisse faire des réformes de structure rapides et définitives. Nous sommes partisans de petites avancées, de petits progrês, de choses tenables. Tout cela doit être affirmé dans nos textes de congrês. Le pire serait de rester dans la confusion.

N. O. "La synthêse, voilà l'ennemie?

M. Rocard. "Si la synthêse est une capitulation des guesdistes, pourquoi pas? Mais je n'y crois pas parce que j'estime mes adversaires. Je crois la démarche de Fabius profondément opportuniste. Mais Emmanuelli est un guesdiste sincêre. Mélenchon, un intellectuel, presque un philosophe de la politique. Je ne mets pas leur honnêteté en doute. Et je ne minimise pas nos désaccords. Quand je lis les tenants du non à la Constitution européenne, je me rends compte à quel point des gens comme moi sont un boulet pour eux. Ils pensent que le choix de l'Europe est un piêge qui nous entraîne dans le néolibéralisme en nous privant de nos leviers de commande. Ils croient au retour de la politique nationale. Je pense exactement le contraire. Au fond, nous devenons de jour en jour insupportables les uns aux autres. Nous nous paralysons mutuellement. Nous devons nous ibérer.

N. O. "Vous estimez vos contradicteurs mais vous ne pensez pas pouvoir rester dans le même parti qu'eux...

M. Rocard. "Au terme du congrês, il y aura une minorité, qui devra se soumettre ou se démettre. Nous aurions dû sanctionner ceux qui transgressaient nos décisions collectives lors du référendum. Ceux qui l'on empêché, y compris chez mes amis, ont commis une erreur tactique. Dorénavant, il faudra être ferme.

N. O. "Et si Fabius et Mélenchon l'emportent, vous vous soumettrez?

M. Rocard. "Je ne serai pas seul, et les choses bougeront. Ce serait un tremblement de terre. Les sociaux-démocrates du PS devront parler avec les dirigeants de l'Internationale et du Parti socialiste européen, voir avec eux comment s'organiser. Il faudra peut-être envisager la création d'un nouveau parti. Ce n'est pas de la tactique mais quelque chose d'essentiel: les enjeux internationaux, l'Europe sont au cœur de notre politique.

N. O. "Un PS qui assumerait son aggiornamento se couperait d'une énorme partie de la gauche, archéo ou néomarxiste, et farouchement noniste. Fabius et Mélenchon veulent justement éviter cette rupture...

M. Rocard. "Le pari de Fabius est un calcul à court terme qui joue sur la peur de ces autres gauches et exagêre leur influence. C'est la peur du qu'en-dira-t-on gauchiste. Ce qu'il ouvre comme perspective réelle, c'est de négocier les prochaines municipales avec Besancenot et Buffet. Nous risquons juste d'y perdre nos ancrages locaux... Le non l'a emporté parce que les Français voulaient sanctionner Chirac et parce que les socialistes n'ont pas dessiné une perspective européenne. Soyons clairs, et les citoyens qui veulent une vraie protection, une politique réelle nous suivront.

N. O. "Ne sous-estimez-vous pas le poids politique de la gauche antilibérale? La FSU, SUD, qui exerce une pression constante sur la CGT, la CGT elle-même plus les 30000 militants d'Attac, ce n'est pas rien...

M. Rocard. "Comment peut-on être intelligent, participer à des cercles universitaires et créer Attac, ce monument de bêtise économique et politique? Cela me sidêre et me navre. Je vois évidemment d'où vient cette influence. Elle est liée au fétichisme marxiste et à l'inculture économique française. On n'enseigne pas l'économie réelle à nos enfants. Mais des enseignants adhêrent au fatras d'Attac... Il faut s'affirmer face à ces simplismes et ne plus les subir.

N. O. "Des élus PS, et non des moindres, se retrouvent dans les thêses altermondialistes. Ségolêne Royal, pourtant pro-oui, va ouvrir l'université d'été d'Attac à la fin du mois à Poitiers...

M. Rocard. "Raison de plus pour être clair. S'il s'agit d'être courtois, évidemment, Ségolêne doit parler aux gens d'Attac. Mais l'important est ce qu'elle dira aux altermondialistes. Si l'on fait la moindre concession, alors on s'égare et on se suicide. Et on ne résout pas les problêmes des gens. Quand il y a un conflit social, gauchistes comme populistes réclament toujours un peu plus, un peu trop pour être sûrs que ça ne marche pas. Au PS, Emmanuelli a préféré me casser les reins plutôt que me laisser affronter Chirac au nom du PS à la présidentielle de 1995. Vous vous rendez compte, j'aurais peut-être gagné. Quelle horreur!

N. O. "Mais vous avez fréquenté ces gauchistes, vous avez mené des combats avec eux... Au moment de la guerre d'Algérie notamment. Vous étiez alors un minoritaire socialiste, opposé à la direction de votre parti. Aujourd'hui, d'autres socialistes, à leur tour alliés à l'extrême-gauche, vous reprochent de vous soumettre à la mondialisation libérale. Etes-vous passé du côté des capitulards?

M. Rocard. "C'est une accusation aussi grave qu'infondée. La différence entre les gauchistes et les sociaux-démocrates est simple: nous, sociaux-démocrates, savons de quoi nous parlons. Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy ou moi-même, nous connaissons la mondialisation. Nous savons ses ressorts, ses piêges, ses faiblesses, et nous savons comment l'amender, la faire évoluer. Ça a toujours été le cas: ce sont les sociaux-démocrates qui ont humanisé le capitalisme au temps des Trente Glorieuses "et qui ont, ce faisant, stabilisé l'économie mondiale. A l'époque de la guerre d'Algérie, la différence était la même. Les rapports sur la répression ou sur la torture venaient de nos rangs. Nous savions ce qu'était cette guerre. Les gauchistes qui nous accompagnaient fantasmaient sur la révolution mondiale qui allait naître des peuples colonisés. Nous étions simplement dans un combat juste. Aujourd'hui comme hier, nous combattons en connaissance de cause.

Claude Askolovitch

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Vendredi 8 septembre 2006 5 08 /09 /2006 16:42

Publié dans : Des proches politiques

Vous pouvez lire la tribune de Marc d'Héré "de la social-démocratie
au socialisme libéral". Publié sur le site d'ies.
Compte tenu de nos différents débats actuels, il me semble que celle-
ci revet un caractère intéressant.
Bonne lecture,


Le socialisme vit la fin d'un cycle: l'idéologie marxiste s'est
effondrée, le monde communiste a disparu, et aujourd'hui  la social-
démocratie atteint  ses  limites.  Cette grande idée devenue une
grande force,  source de progrès social et économique pour la
plupart des pays européens jusque dans les années 80, et dont
l'influence dépassait  les frontières de la gauche,  a  épuisé ses
capacités d'innovation et de création.  Sa  vision de la
transformation sociale n'est plus en phase avec l'évolution du monde
et les attentes des citoyens, ses méthodes et ses moyens ont perdu
leur efficacité.

Se  dire social démocrate  n'a plus grand sens   à l'heure où, à
gauche,   la réflexion porte, même si ce n'est pas toujours avoué,
sur la manière d'envisager selon l'expression de   Gilles Martinet,
une  « post social-démocratie ».  Sur le fond, l'inspiration sociale
démocrate,  dans la conception élargie  qui pendant près de
cinquante ans  a irrigué l'essentiel de  la pensée et de l'action
politique de la gauche européenne,  consiste en un certain nombre
d'idées  et de  principes devenus inopérants dans les conditions
d'aujourd'hui.

Cette inspiration se caractérise par le recours à des  systèmes
sociaux nationaux soumis à une faible contrainte extérieure,   nés
dans une période de forte  croissance -  et qui,  confrontés à la
baisse des recettes et à l'accroissement des dépenses, rongés par
les déficits,  se trouvent  désormais démunis et impuissants face à
l'aggravation  de la précarité et de l'exclusion. Le  vieil Etat
providence qui  se paupérise face au champ infini des besoins, a
perdu en efficacité et en légitimité.

C'est la  philosophie de  l'assistance qui pouvait trouver  une 
justification quand il fallait élever rapidement le niveau de vie de
populations nombreuses et relativement homogènes, mais qui
apparaît   aujourd'hui   comme un obstacle au développement de  
l'esprit  d'initiative,  qui freine  le  dynamisme dont nos 
sociétés ont  besoin.  C'est, sur le plan social,  une   prise en
charge globale et  uniforme, qui représente un anti modèle   quand
s'affirme la nécessité de sélectivité,  d'adaptation  aux situations
particulières pour répondre aux conditions différenciées ainsi
qu'aux  aspirations de plus en plus diversifiées des individus.

L'inspiration sociale-démocrate c'est aussi   l'attachement à  une
égalité formelle, abstraite,  alors que c'est l'équité et une
solidarité concrète qui permettront de  retisser un lien social
distendu. C'est également la protection  des statuts, des droits
acquis, parfois la défense des corporatismes qui représentent autant
d'obstacles à la mobilité sociale et   aux  possibilités de réforme.

C'est, particulièrement en France,  une méfiance vis à vis des
entreprises et du marché qui   se traduit par une limitation des
conditions  de la compétitivité  et de la croissance. C'est la
focalisation sur la redistribution des richesses - avec des 
résultats de moins en moins significatifs -  en voulant ignorer les
moyens de produire ces richesses.  C'est aussi le choix de
l'augmentation  des  dépenses publiques et la confiance dans 
l'interventionnisme d'un Etat, dont l'action se trouve pourtant 
limitée de toutes parts aujourd'hui et  qui devrait au contraire se
concentrer sur ses missions essentielles, alléger son fonctionnement
pour dégager des marges de manœuvre notamment sociales.

Sur le plan international, c'était enfin au-delà d'un
internationalisme militant, l'absence  de l'Europe dans le rapport
de force mondial -  le parapluie américain lui ayant permis de  ne
pas avoir à  financer sa propre défense -  alors qu'  il lui  
appartient aujourd'hui de s'affirmer sur la scène internationale,
d'être plus présente   et plus active  dans le monde.

S'éloignant d'une inspiration  devenue avec le temps 
conservatrice,  délaissant   ces orientations  qui ne préparent pas
à l'avenir, dans toute l'Europe une autre  gauche s'affirme,
réaliste  dans sa prise en compte  de l'environnement mondial,  
moderne et progressiste  dans sa vision  économique et sociale. Une
gauche qui veut retrouver l'inspiration première, émancipatrice, «
libérale » et  pré marxiste  du socialisme, la moderniser en
l'adaptant aux conditions du monde et à l'état de la société 
d'aujourd'hui.  On pourrait parler d'une  conception  « socialiste 
libérale » qui animerait les gauches d'Europe, au premier rang
desquelles le « labour » britannique,  alors que les socialistes
Français  éprouvent  la plus grande difficulté  à abandonner   les
schémas et les modes de pensée traditionnels.

Derniers « révolutionnaires », il y  a trente ans quand toute
l'Europe était sociale démocrate,  ils deviennent sociaux
démocrates, quand les gauches européennes s'affirment« sociales
libérales ».

C'est à partir de cette réflexion et de l'examen de ce qu'ont su
faire les partis de gauche et de centre gauche européens, qu'IES
travaille à  élaborer et préciser son projet.

Marc d'Héré

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Jeudi 7 septembre 2006 4 07 /09 /2006 11:53

Publié dans : Des proches politiques

Comment la gauche peut relancer la construction européenne


DOMINIQUE STRAUSS-KAHN, MASSIMO D'ALEMA, ANNA DIAMANTOPOULOU, KINGA GÖNCZ, BRUNO LIEBHABERG et DIEGO LOPEZ GARRIDO



Depuis les « non » français et néerlandais, l'Europe est en panne. Il appartient aux politiques que la crise ne soit pas délétère, mais salutaire. La relance ne sera pas assurée par des gouvernements qui, dans leur majorité, se satisfont de l'échec du Traité constitutionnel. Elle ne peut venir que de la gauche progressiste, celle qui place l'Europe au coeur de son projet politique. C'est notre responsabilité historique.


Tout en tenant compte de l'approbation du Traité par de nombreux Etats membres, nous avons la volonté de tirer les leçons des « non » populaires et, plus largement, du malaise grandissant face à l'Europe telle qu'elle se construit. Les citoyens européens expriment trois critiques - qui nécessitent autant de réponses.


Première critique : l'Europe est inefficace. Les citoyens ont le sentiment que l'Europe a échoué sur son domaine de compétences - l'économie. Ils ont raison. Depuis le milieu des années 1990, l'Union est une des zones du monde où la croissance est la plus faible. Nous sommes rattrapés par les pays émergents, décrochés par les Etats-Unis. Tant que l'Europe existante sera défaillante, les citoyens refuseront de poursuivre la construction européenne. Il y a pourtant un agenda européen pour la croissance, qui fait l'objet d'un large consensus. Il comprend un volet structurel, « le programme de Lisbonne » : assurer la transition de l'économie industrielle d'hier vers l'économie de la connaissance de demain, en investissant massivement dans l'avenir - recherche, enseignement supérieur, innovation, infrastructures. Et un volet macroéconomique : piloter la zone euro. Nous avons créé une zone économique intégrée, mais nous ne la gérons pas et, partant, nous ne valorisons pas ses potentialités.


L'agenda est là, mais il n'est pas appliqué, faute d'instruments. L'Europe économique est un projet inachevé. Elle est au milieu du gué et elle prend l'eau. Pour l'en sortir, nous devons la doter des compétences - législatives, budgétaires, institutionnelles - nécessaires à la mise en oeuvre de son agenda de croissance. Cela implique notamment la mise en place d'un « Conseil des ministres pour la croissance » chargé d'adopter à la majorité les lois nécessaires, une augmentation et une réorientation massives du budget de l'Union vers les priorités d'avenir, et l'institutionnalisation de l'Eurogroupe (la réunion des ministres des Finances de la zone euro) afin qu'il puisse coordonner efficacement la politique économique, notamment budgétaire et fiscale.


Deuxième critique : l'Europe est insuffisamment protectrice. Les citoyens sont demandeurs de protections européennes. Parce que cela correspond à leurs valeurs communes. Et parce qu'ils ont besoin des soutiens nécessaires pour réussir dans un monde globalisé, plus mouvant, plus exposé. Or ils ont le sentiment que l'Europe n'est pas un rempart face à la mondialisation - pis, qu'elle en est parfois le cheval de Troie. Cette situation n'est pas soutenable. L'Europe doit répondre aux attentes des Européens. Elle seule a la masse critique pour assurer la couverture des nouveaux risques nés de la mondialisation. C'est pourquoi le projet européen doit s'étendre à la protection des citoyens sur le plan social, environnemental et sécuritaire. Nous devons bâtir l'Europe-providence du XXIe siècle, qui émancipe et qui protège.


Nous formulons trois propositions prioritaires en matière sociale : un revenu minimum européen, traduisant le droit fondamental du citoyen européen à un niveau de vie minimal ; la sécurité sociale professionnelle comme premier droit social européen, garantissant les salariés contre les ruptures professionnelles provoquées par le nouveau capitalisme globalisé ; et un fonds de soutien pour la petite enfance, pour équiper tous les citoyens du « capital cognitif » nécessaire dans l'économie de la connaissance. Dans le domaine de la justice et des affaires intérieures, il n'est plus concevable de prétendre lutter de manière optimale contre la criminalité organisée et la menace terroriste ou encore de gérer efficacement nos frontières extérieures, pour ne prendre que ces exemples, sans approfondissement institutionnel permettant de dépasser le cadre étriqué des prérogatives nationales. La liberté, la sécurité et les droits de nos citoyens, le concept même de citoyenneté européenne en dépendent.


Troisième critique : l'Europe n'a pas de légitimité démocratique. Les citoyens ont le sentiment de ne pas avoir de prise sur les décisions européennes. Ils veulent que l'Europe se fasse avec eux, pas sans eux, encore moins contre eux. L'écart entre une Union à fort contenu politique et à faible légitimité démocratique est insoutenable. Faire émerger l'Europe démocratique est un impératif catégorique. Il implique une réforme institutionnelle. Un des principaux enjeux est la transformation de la Commission en un véritable exécutif démocratique de l'Union, élu par le Parlement, issu de la majorité politique sortie des urnes et, ainsi, responsable devant les citoyens.


Mais les institutions ne constituent qu'un aspect. Elles s'expriment, mais les citoyens ne les entendent pas - et inversement. Il manque à l'Europe un espace démocratique animant la vie publique européenne, connectant citoyens et institutions. Quelques réformes clefs contribueraient à sa création. D'abord, placer le choix du président de la Commission au coeur des élections européennes. Celles-ci en seraient renforcées : désigner le chef du gouvernement est l'enjeu politique principal de tout scrutin législatif. Ensuite, choisir les commissaires parmi les députés européens : l'attractivité des élections européennes sur les responsables politiques en serait rehaussée. Autre réforme, réserver une fraction des sièges du Parlement européen (par exemple 20 %) à des parlementaires élus sur des listes paneuropéennes : cela stimulerait le débat européen en déconnectant l'élection de la scène nationale. Enfin, procéder à la proclamation unifiée des résultats des élections européennes - ce qui induirait une lecture européenne, et non plus nationale, du scrutin.


Restent les citoyens. C'est l'un des enseignements politiques majeurs de l'expérience du Traité constitutionnel : nous voulons faire l'Europe, mais il nous faut faire des Européens. L'émergence de la conscience européenne peut être facilitée par une multitude d'initiatives. Nous proposons notamment la généralisation du programme Erasmus, l'enseignement de l'histoire, des cultures et des institutions européennes dans les lycées, l'enseignement obligatoire d'une deuxième langue européenne dès l'école primaire, un soutien financier accru à la production d'oeuvres culturelles européennes, la création d'un grand média audiovisuel public à vocation européenne ou encore la mise sur pied d'un forum permanent de débat sur l'Europe dans chaque Etat membre.


Faire de l'Europe économique un succès. Bâtir l'Europe-providence qui émancipe et qui protège. Faire émerger l'Europe démocratique. Tels sont les axes de l'initiative pour une relance de la construction européenne que nous avons élaborée dans le cadre de nos « think tanks ». Il revient maintenant au parti des socialistes européens et, au-delà, à tous les progressistes d'en faire leur priorité politique.


DOMINIQUE STRAUSS-KAHN est député (PS) et fondateur d'A Gauche en Europe.

MASSIMO D'ALEMA est ancien Premier ministre d'Italie et coprésident d'Italiani Europei.

ANNA DIAMANTOPOULOU est députée en Grèce et ancien commissaire européenne.

KINGA GÖNCZ est ministre de la Jeunesse, de la Famille, des Affaires sociales et de l'Egalité des chances en Hongrie.

BRUNO LIEBHABERG est président de Gauche réformiste européenne en Belgique.

DIEGO LOPEZ GARRIDO est député et porte-parole du groupe socialiste au Parlement en Espagne


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