Faire entendre une nouvelle voix

Publié le par Réformisme et rénovation

Nouvelle Voix – Débat organisé le samedi 22 octobre 2005 à l’Assemblée Nationale

« Où va la gauche : entre réalisme et radicalité ? »

Introduction par Dominique Bertinotti

Avant de commencer il me paraît important de rappeler qu’il ne s’agit pas d’un débat de congrès, mais il s’agit de faire preuve de liberté de parole, comme nous le désirons au sein de Nouvelle Voix, et d’aborder les problèmes concrets des Français.

Nous aurons trois intervenants, Eric Dupin, journaliste, Martin Hirsch, président d’Emmaüs France et Philippe Herzog, ancien député communiste européen, aujourd’hui président de Confrontation Europe. A la suite de leurs interventions, Jean-Pierre Mignard, président des clubs Témoin, Laurent Bouvet, enseignant à l’IEP Paris et auteur du livre « L’année zéro de la gauche », ainsi que Stéphane Boujnah, cofondateur du think tank « En temps réel » et auteur de «L’inoxydable modèle suédois : du modèle de société au modèle de gouvernement», apporteront leur point de vue.

Eric Dupin

Journaliste

Auteur de « Sortir la Gauche du Coma » (2002) et « L’hystérie identitaire » (2004)

Je vous remercie de m’avoir invité, et d’organiser ce débat. Pour répondre à la problématique qui nous est proposée, je laisserai de côté le thème : où va la gauche ? Si on savait répondre à cette question, nous ne serions pas réunis aujourd’hui ! J’aborderai donc l’autre volet de l’intitulé, « entre réalisme et radicalité ». Ce serait une erreur de penser qu’il faut essayer de trouver un équilibre entre les deux termes. La gauche n’a pas à se situer entre deux pôles. J’en veux pour preuve la lecture des motions sur lesquelles les militants du Parti Socialiste auront à s’exprimer, où je n’ai pas décelé d’un côté une gauche excessivement réaliste et de l’autre une gauche excessivement radicale. Dans mon intervention je distinguerai deux dangers qui menacent la gauche en général et le Parti Socialiste en particulier, et je proposerai une méthode pour sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes.

Les deux risques qui me paraissent importants ne sont pas ceux que l’on identifie fréquemment : le « social-technocratisme », ou le « social-radicalisme ».

Selon moi le premier risque réside dans le « rétro-socialisme » qui se caractérise par un passéisme exacerbé. Pour identifier ce phénomène, il faut lire en profondeur les textes, ils en disent beaucoup sur ce que pensent les acteurs politiques. A la lecture de ces textes, je suis très frappé par l’utilisation de réflexes, quels qu’ils soient : on trouve par exemple un anti-libéralisme rituel, artificiel, facile, qui dispense d’une analyse profonde. Il y a aussi un refus d’aborder de front les enjeux de la période : sur l’Europe on continue d’agiter le rêve fédéraliste qui est caduque ! Sur la mondialisation il est ennuyeux de voir que, à quelques exceptions près, on n’ose pas prendre à bras le corps la question du libre-échange. Sur la sécurité, l’immigration, on en reste à la morale de l’intention, même si il faut éviter de passer à la morale du résultat prônée par Nicolas Sarkozy. Sur tous ces sujets, on botte donc en touche et on se contente de phrases toutes faites, sans faire un effort d’élaboration de propositions.

Le deuxième risque qu’il faut mettre en avant est celui du sinistrisme verbal. Il suffit d’observer la situation en Europe ces dernières semaines : le Parti Socialiste français signe des communiqués avec la Ligue Communiste Révolutionnaire, tandis que le SPD va diriger l’Allemagne avec la droite, et que les Italiens ont plébiscité Romano Prodi, démocrate-chrétien, pour être le leader de la gauche lors des prochaines élections. Aujourd’hui j’ai du mal à prendre au sérieux ce type de dérive triviale. Il y a un véritable risque de voir émerger une gauche de la fonction publique, qui est à distinguer de la gauche du service public. Je ne me sens pas en effet solidaire des agents d’EDF qui sont contre l’ouverture du capital de l’entreprise, ou de ceux de la SNCM qui ont détourné un ferry de la compagnie. En revanche je trouve que la gauche n’est pas assez vindicative contre le Contrat Nouvelle Embauche. Cela prouve que la gauche ne voit pas où sont les enjeux réels !

Pour trouver une solution à ces difficultés, il faut sortir de la bouillie idéologique, de la posture où l’on essaye toujours d’être entre la chèvre et le chou, entre réalisme et radicalité. Il faudrait être à la fois plus pratique et plus philosophique, car le corpus idéologique socialiste est mort ! Il faut voir les choses de façon plus concrète, par exemple sur le logement, dont les problèmes restent abordés de façon très technocratique : les socialistes se querellent sur la hauteur des sanctions pour les communes qui ne respectent pas la loi SRU, mais il faudrait s’interroger sur la société elle-même, car il n’est pas évident qu’elle veuille de la mixité sociale. Il faut donc proposer des mesures concrètes, mais aussi étudier les problématiques qui se posent devant nous plus philosophiquement, aller à la racine des choses : quelles sont les valeurs de ce système économique ? Comment remettre en cause l’individualisme, le consumérisme, … ? Cela suppose de travailler sur le long terme. Les motions sont des espèces de programmes de gouvernement, mais le but du socialisme n’est pas de gouverner cinq ans, c’est de faire évoluer la société en fonction de ses propres valeurs.

Il faut donc faire un travail à la fois très concret, et très philosophique. Il faut se situer dans une perspective où l’on discute avec la société, et on ne dit pas seulement : mettez nous au pouvoir, nous réglerons les problèmes !

Martin Hirsch

Président d’Emmaüs France

Je suis d’accord avec Eric Dupin pour dire que je ne suis pas à l’aise dans l’opposition entre réalisme et radicalité. La différence réelle pour moi est entre ceux qui veulent agir sur les causes, et ceux qui veulent seulement compenser les effets, entre ceux qui cherchent à renouveler l’action politique et ceux qui se contentent des vieilles méthodes d’action : pouvoir de haut en bas, sans prendre en compte les autres pouvoirs et contrepouvoirs. On peut illustrer cette opposition sur différents thèmes :

  • Tout d’abord sur la critique du capitalisme : elle est souvent radicale, mais très peu concrète. Il conviendrait de se demander quelle est la place pour développer d’autres formes de capitalisme ; par exemple si l’économie solidaire doit rester marginale ou occuper une place plus grande, et si c’est le cas, dans quels domaines, dans quelles conditions, etc.

  • Sur les inégalités : j’étais jeune en 1978, puis en 1981, et je me souviens que les grands discours portaient sur l’échelle des salaires. Aujourd’hui on ne se pose plus ces questions : Quelle est à la logique des écarts de salaire ? Lesquels tolère t-on ? Lesquels on trouve sains, et lesquels contre-productifs ?

A gauche, on ne trouve aucun projet de réduction des inégalités. D’ailleurs il n’y a pas que des inégalités de revenu. Auparavant quand on tirait un « fil » pour s’en sortir, tout le reste suivait. Aujourd’hui ce n’est plus le cas : si on a un emploi, on ne trouve pas forcément un logement, une assurance maladie, etc. d’où le grand désarroi social.

  • Sur l’Etat : on assiste à une impuissance de l’Etat rarement atteinte. Les hauts- fonctionnaires ne comprennent plus ce qu’on leur demande de faire, ils ne voient plus de sens à leur mission. On a créé un déséquilibre en diminuant le rôle de l’Etat, avec le phénomène d’intégration européenne d’un côté, et la décentralisation de l’autre. L’Etat doit trouver sa place dans cette nouvelle organisation et pour cela doit répondre à un certain nombre de questions : qu’est-ce que la fonction publique ? comment la former ? …

  • Sur l’environnement, ou sur la lutte contre l’obésité, il faudrait clairement identifier les intérêts contradictoires, et ce que nous sommes capables de faire. Il faut aussi dire quel prix, par exemple en terme de croissance, nous sommes prêts à payer pour préserver l’environnement, ou pour lutter contre l’obésité.

  • Sur les rapports avec les pays du Sud ou de l’Est, il est nécessaire de clarifier notre attitude : assumons-nous un partage des richesses ? Serions-nous prêts à des sacrifices, et dans ce cas, nous pourrions consacrer de la richesse pour le développement de nos voisins, ou bien laissons-nous ces pays s’en sortir seuls ?

Pour résumer, une démarche cohérente s’articule en trois éléments : le but que l’on poursuit (le point d’arrivée désiré dans 5, 10, 15 ans) ; avec qui on mène l’action, avec quelles alliances (autres forces politiques, économiques, associatives, autres pays, …) ; quelles sont les étapes intermédiaires (comment évalue t’on ? que fait-on si les étapes ne sont pas franchies ?). Avant tout il faut cesser de faire miroiter de belles choses, et un an plus tard, alors que la situation ne s’est pas arrangée, dire que « c’est la faute de l’Europe, des autres pays, ou des Français paresseux ».

Philippe Herzog

Ancien député européen - Gauche Unitaire européenne -, Président de Confrontations Europe.

Pour me situer, je commencerai par mon expérience personnelle. Quand j’ai adhéré au Parti Communiste, à la fin des années 1960, j’entrais dans un parti qui se situait dans la dynamique d’union de la gauche, et j’étais déjà très anti-gauchiste. Je le suis demeuré, et je garde toujours en mémoire l’expression de Lénine, « le gauchisme maladie infantile du communisme », bien que je sois anti-léniniste. Ma rupture avec le Parti Communiste a commencé après 1985, lorsque le Parti a quitté la posture de parti de gouvernement pour celle d’un parti essentiellement critique. J’ai définitivement quitté ce parti une dizaine d’années plus tard. Je me situe dans la Deuxième gauche, je suis proche de Rocard et Delors, mais je suis plus ambitieux qu’eux sur la transformation du capitalisme.

Aujourd’hui la gauche, les gauches devrait-on même dire, et le PS en particulier, sont en difficulté par rapport aux mutations et sont tentés par le conservatisme social et politique, sur la mondialisation, sur l’Europe, sur la France et son régime social.

Si on se place du point de vue mondial, la grande transformation qui a eu lieu est une révolution capitaliste. C’est de ce côté-là que l’on trouve le mouvement, le changement, tandis que la gauche se fait le porte-parole de la conservation. On ne peut pas diaboliser la mondialisation pour au moins trois raisons : les crises dont nous subissons les effets ne commencent pas seulement depuis vingt ans car avant même la révolution néo-libérale, il y avait des crises de structure dans nos systèmes nationaux (en particulier une crise du capitalisme monopolistique d’Etat, structure inadaptée aux nouveaux enjeux de la croissance et de la démocratie) ; par ailleurs les pays du Sud qui s’inspiraient des modèles capitalistes et staliniens ne pouvaient pas se développer dans le passé, tandis qu’aujourd’hui ils le peuvent ; enfin il faut souligner que depuis vingt ans la chute du mur de Berlin, le nombre de morts par les guerres dans le monde a diminué. Bien sûr la mondialisation pilotée par la finance globalisée est source d’inégalités et de conflits graves, mais il faut chercher à proposer des solutions structurelles et de régulation, et non à revenir à des structures anciennes et sclérosées.

Au niveau de l’Europe, les années 1980 et 1990 ont vu une relance de l’Europe, avec le rôle joué par François Mitterrand, Helmut Kohl, et Jacques Delors. En 1992 le traité de Maastricht représentait un compromis sur le marché unique, qui devait être une première étape vers l’union politique sur un modèle imbibé de fédéralisme. Force est de constater que cela n’a pas fonctionné. Non seulement l’union politique n’est pas apparue, mais même l’intégration économique en Europe patine. Le nouveau modèle est proposé par la Grande Bretagne. Selon Gordon Brown, la relance deloriste ne correspond plus aux réalités, et il faut choisir l’Europe ouverte au monde, et non pas une Europe repliée sur elle-même. Il y a là un refus de la solidarité qui était dans le projet de Delors. Or face à ce discours, il n’y a aucune réponse du côté français. La seule réponse de la France fut le « non » au référendum, c’est-à-dire un rejet du projet d’Union politique proposé. La France est atteinte de passéisme : on entend des acteurs politiques reprendre d’anciens projets, évoquer la constitution d’un noyau dur, se prononcer contre de futurs élargissements, y compris contre la Turquie, … Face à cela, nous avons un projet de développement et de Communauté politique à élaborer, arrêter d’appeler à une « coordination des politiques nationales », ce qui n’a rien produit. Aujourd’hui il faut savoir dire « bravo Delors » pour hier, mais il est temps de modifier l’analyse. Nous devons avoir un vrai projet social-démocrate, où par exemple la question du contrôle et de la stratégie des entreprises européennes doit tenir une place prépondérante.

Enfin sur la France et son régime social des questions s’imposent : veut-on seulement conserver les acquis sociaux d’après guerre (rétro-passéisme), ce modèle est-il sibeau que cela ? Le régime social français est cruellement en difficulté, et on doit même se demander si l’on peut lui donner le nom de « modèle », quand on observe les faibles taux d’emploi, ou l’exclusion grandissante. Nos politiques de traitement social du chômage ont créé de l’exclusion (en particulier pour les seniors et les jeunes). Nous devons avoir de l’ambition : tous les Français doivent avoir accès au marché du travail. Nous devrions exploiter de nouvelles pistes, notamment celles qui allient la mobilité à la sécurité. Nous pouvons donner du sens à des concepts puissants. Plutôt que d’être protectionnistes, il faut vouloir le changement, la mobilité dans les parcours. A cela j’ajoute que l’Etat doit être réformé de bas en haut. Comment avancer dans une société où les politiques monopolisent les pouvoirs, ce qui déresponsabilise la société civile, notamment les syndicats ?

Pour moi la solution passe par la rotation des rôles, la participation, l’implication des citoyens. La méthode que nous devons employer est d’abord de retrouver les citoyens, et de bâtir leur conscience et leur expérience européennes. Nous devons apprendre en marchant, en allant de l’avant. Dire cela ne sous-entend pas que notre âme est perdue. La transformation du capitalisme reste un impératif, mais il faut changer les idées et les méthodes.

Dominique Bertinotti :

Après ces trois interventions, vous pouvez constater que la liberté de parole et de ton n’est pas seulement une déclaration de principes à Nouvelle Voix, même si certaines vérités peuvent être dures à entendre. C’est effectivement dur d’entendre parler de « rétrosocialisme », mais un vrai bilan de nos difficultés est nécessaire, car nous voulons reprendre le chemin d’une analyse réelle de la société, apporter de nouvelles pistes. Je donne maintenant la parole à Stéphane Boujnah, Jean-Pierre Mignard, et Laurent Bouvet, qui réagiront à ce qu’ils ont entendu.

Stéphane Boujnah

Cofondateur du think tank « En Temps Réel »

Auteur de «L’inoxydable modèle suédois : du modèle de société au modèle de gouvernement».

Avant de commencer je tiens à préciser que je m’exprime à titre personnel, et à titre de membre du Parti Socialiste. Ce débat sur l’avenir de la gauche entre réalisme et radicalisme est original en Europe. Les grands partis sociaux-démocrates ont depuis longtemps tranché cette question et ont reporté à leur marge le radicalisme.

Le sujet que l’on doit traiter est le suivant : sombrons-nous dans le chiraquisme de gauche, c’est-à-dire dans la promesse sans réalisation ? Dans le même temps on doit respecter la tentation du sanctuaire idéologique lorsqu’il y a 10% de chômeurs, et des exclus de plus en plus nombreux. La nostalgie du bon vieux temps, de la fin des années 70 - début des années 80, d’un monde idéal est le reflet d’une réalité qui est celle d’une population qui prend de l’âge.

Il s’agit de casser une imposture intellectuelle, il faut éviter de faire la course avec l’extrême gauche. Le discours que l’on nous tient sur une nécessaire union de la gauche, comme celle réalisée dans les années 70, ne tient pas compte des conditions de sa réalisation:

1) François Mitterrand avait une idée assez précise avant d’aller parler au camp d’en face.

2) Le camp d’en face avait une expérience de la gestion, avec des élus locaux.

3) « L’output » était un programme sur lequel chacun s’exprimait.

Aujourd'hui cela n’a rien à voir. Le débat se situe entre une gauche qui promet et une gauche qui veut réaliser, entre une gauche théorique et une gauche concrète, entre une gauche du projet et une du rejet.

Nous devons affirmer que le modèle français a été fait par des sociaux-démocrates, qui ont bâti un compromis. Nous ne pouvons sombrer dans le discours gauchiste.

Je citerai trois points d’application fondamentaux :

1) l’état de faillite virtuelle des comptes publics : avec une dette de 1000 milliards euros, comment peut-on construire une force d’intervention publique ?

2) le rapport de force : comment faire la réforme des retraites, dans une situation où l’essentiel de la population a plus de 60 ans?

3) le rapport à la mondialisation : faudrait-il construire une ligne Maginot en ignorant complètement la réalité de la croissance mondiale ? Nous n’avons pas à avoir peur des nouvelles technologies mais des anciennes technologies car ce sont elles qui nous ralentissent. Faire croire qu’il n’est pas dans notre intérêt d’aider les pays d’Afrique du Nord à se développer est une erreur, faire croire qu’il faut interdire aux Chinois de quitter leur campagne pour aller chercher du travail l’est aussi.

Dans tous les pays d’Europe où le parti social démocrate a été au pouvoir, cela a conduit à une clarification nette. Nous devons à notre tour clarifier notre point de vue.

  • Doit-on assumer ou mentir sur la réalité ? 

Il s’agit de la question du mandat démocratique : est-ce qu’on croit que ce que l’on dit a un impact sur ce que l’on fait quand on est au pouvoir ?

2) Qui protège-t-on quand on fait une proposition ?

Par exemple quand il y a grève, on sait que les personnes pénalisées ne sont pas les cadres mais que les victimes sont les catégories défavorisées.

3) Prend-on en compte ce qui se passe ailleurs, chez nos voisins?

Le PIB de la France sera dépassé par celui de l’Inde d’ici 10 ans puis par celui des pays de l’Est, … Peut-on l’ignorer ?

4) Quel arbitrage fait-on entre la loi ou le contrat ?

La fascination pour l’Etat est un boulet et il nous empêche d’avancer.

5) Echappe t-on au débat entre maintien des corporatismes et défense des services publics ?

Jean-Pierre MIGNARD

Président des clubs Témoin

Beaucoup d’idées ont déjà été évoquées, et je vais me contenter de faire quelques observations.

1) Il faut prendre en compte l’échec de la social-démocratie européenne à la fin des années 90 à coordonner une politique européenne. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner du regain des partis d’extrême gauche.

Le réformisme ne signifie pas que le prédicat du réformisme soit la tiédeur ou la béatitude.

2) Concernant l’Europe, on avait pensé qu’après le 29 mai cela irait mal. C’est encore pire que ce que l’on attendait. L’Etat-Nation existe toujours mais attention, beaucoup de camarades, au nom de cela, surestiment l’Etat-Nation et préparent une série de frustrations. Cela ne doit pas devenir un mot magique. L’Etat-Nation ne peut pas tout mais il est très démocratique. L’Europe peut plus mais est moins démocratique. Les forces centrifuges n’ont pas cessé de croître en Europe. On avait une perspective avec le discours de Tony Blair, il aurait pu relancer l’Europe mais il n’y a rien eu après. Le pôle franco-allemand est entravé aujourd’hui par un vote contraire : les négociations avec la Turquie n’ont pas fait l’objet d’une clarification pourtant nécessaire. Si rien ne se passe d’ici  dix ans, et si le modèle européen survit, alors la question serait de savoir si on pourra se permettre d’humilier la Turquie.  Les rapports avec l’Afrique sont à l’image des barbelés entre le Maroc et les enclaves espagnoles.

Je crois que le plus important est de renforcer l’esprit européen des socialistes. Avons-nous partagé notre vie militante avec des camarades européens ? Il faut par exemple organiser des jumelages entre les sections.

Sur le texte de la Constitution, sans doute pourrons-nous sauver la charte. Concernant le droit de pétition, un règlement d’assemblée suffit à le mettre en place. Pour toutes ces questions, nous avons créé un mouvement, « Sauvons l’Europe », qui a un bon échos, mais il y a une condition à la naissance d’une société civile européenne : il faut un partenariat avec le Parlement européen. Il faut qu’il y ait une opinion publique européenne pour le Parlement, comme les parlements nationaux ont leur opinion publique nationale.

3) Les choses importantes se font toujours dans la crise. La crise aujourd’hui, c’est : le chômage des jeunes, la menace climatique (sècheresse, incendies, etc.)

Tout cela nécessite une grande politique d’équipement, de protection. La solution est là, nous avons la possibilité de dépasser par le haut les blocages que nous rencontrons et pour cela les partenariats entre le public et le privé sont essentiels.

Laurent Bouvet :

Professeur de science politique à l’Université de Nice et à Sciences Po (Paris)

Auteur du livre « L’année zéro de la gauche »

Le débat radicalisme/réformisme ne doit pas être aussi facilement mis de côté. C’est une question de culture politique qui est en jeu avec lui. On est aujourd’hui à la fin d’un cycle assez long de l’histoire du Parti Socialiste, la fin du cycle d’Epinay, qui a été caractérisé notamment par l’union de la gauche sous différentes formes. Cela implique un certain nombre de bouleversements, dont le renouvellement des générations. Sur ce point, il faut préciser que le problème n’est pas entre génération de « vieux » et génération de « jeunes », contrairement à ce que veut faire croire le NPS dans le débat interne du PS, le jeunisme n’est jamais une solution politique. Il s’agit plutôt de savoir de quelle manière est-ce que l’on s’inscrit dans le processus de transformation de la société dans laquelle on vit.

Le problème qui se pose au PS et la gauche est donc bien : le pouvoir pour quoi faire et comment ?

Ainsi entend-t-on des responsables socialistes dire : nous sommes tous, évidemment, réformistes ? Où est le débat réformistes/radicaux ? Et bien non ! Le réformiste « de fait », « par nature », n’existe pas. Sinon la confusion s’installe entre être réformiste et être réformateur. Ce qui ne dit rien sur le sens et le contenu de la réforme. Les réformateurs peuvent être de droite ou de gauche, alors que les réformistes appartiennent pleinement à la gauche. On oublie que l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier s’est construit sur cette dichotomie, on oublie une partie de l’histoire du mouvement syndical et de la tradition de la gauche selon laquelle la « vraie » transformation sociale ce n’était pas la table rase révolutionnaire.

Pour préciser ce qu’implique cette distinction, je voudrais mettre trois points en avant :

a) Historiquement, l’esprit de réforme s’oppose à l’esprit de révolution. Ce clivage anime toute l’histoire de la gauche, non seulement sur les moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs du mouvement ouvrier mais aussi progressivement sur les buts eux-mêmes, compte tenu des impasses tragiques des expériences révolutionnaires du XXe siècle.

b) D’un point de vue plus philosophique et psychologique, l’esprit de réforme s’inscrit contre celui de radicalité. On peut prendre ici l’exemple de la posture de l’excuse. Le social-démocrate s’excuse sans arrêt, quand il est dans l’opposition, il est dans la surenchère par rapport au gauchiste, comme s’il s’excusait de ne pouvoir toujours dire mieux ; au gouvernement, il s’excuse de ne pouvoir faire mieux, en s’adressant aux plus radicaux « vous avez raison, mais on ne peut pas le faire ». La course est permanente, surréaliste. L’idée sous-jacente est qu’être radical, c’est toujours mieux. Et cela renforce la gauche radicale aux yeux de laquelle un socialiste ou un social-démocrate est nécessairement un « social-traître », qu’il ne peut, par construction, en faire assez pour mériter l’étiquette « de gauche ».

c) Le troisième élément est d’ordre sociologique : c’est l’opposition entre l’esprit de réforme et l’esprit de conservation. Cela renvoie au problème l’ étroitesse de la base militante des organisations politiques. Un effectif d’un peu plus de 100 000 adhérents au PS, cela ne donne pas la masse critique pour espérer « sentir » la société sans parler de la représenter ou d’y peser. Une enquête du CEVIPOF en 1998 montre que sur 100 000 adhérents au PS, il y avait seulement 14% d’ouvriers et employés – alors que ces deux CSP représentent la moitié de la population action. Il y avait seulement 27% de femmes – inutile de préciser la part des femmes dans la société française... Et ainsi de suite, avec un parti trop vieux, trop « fonction publique », avec la moitié de son effectif composé d’élus… Cela montre qu’il existe un problème non seulement de quantité mais aussi de « qualité » de la représentation. Or, c’est une incitation au conservatisme. Il ne s’agit pas pour le PS d’avoir une représentativité miroir de celle de la société, mais il s’agit à la fois d’atteindre une masse critique et de mieux être en mesure, par symbiose représentative, de comprendre la société française.

Pour conclure, en faisant un peu de provocation, on peut se demander s’il ne faudrait pas en arriver à être favorable à ce que les tentations gauchistes, mouvementistes, néo-communistes… l’emportent au prochain congrès du Mans ! Afin qu’il mènent campagne ensuite et fassent preuve de l’inanité de leur propos. Afin de lever l’hypothèque radicale-conservatrice une bonne fois pour toute et de bénéficier ainsi du scénario britannique : en ayant fait perdre leur camp, les gauchistes anglais du début des années 1980 ont condamné leur pays au thatchérisme pour presque 20 ans…

 

Débat avec la salle

Juliette Meadel : On entend souvent qu’il y a une rupture entre le PS et sa base électorale. Mais doit-on attendre qu’un parti soit identifié sociologiquement à un électorat ? Serait-ce un obstacle s’il avait un discours clair ?

Je m’interroge sur la pertinence de l’expression « socialisme de l’action ». Quelle méthode doit-on avoir pour agir ? La démocratie légaliste ? la démocratie participative ? Tout cela doit être tranché par le débat.

 

Guillaume Houzel : J’aimerais faire deux remarques. Tout d’abord je pense qu’il utile de faire de la théorie en dehors du concret et qu’il faut dépasser notre faiblesse intellectuelle. Ce qui se prétend radical est essentiellement conservateur.

Par ailleurs j’estime que quand on a un PS « rétréci » comme il l’est, il est difficile d’aller de l’avant. Au-delà de l’âge des membres qui peut poser problème, il faut bien avouer que l’on observe un Parti Socialiste composé de militants dont beaucoup sont issus de la fonction publique, sont des élus ou collaborateurs d’élus. La conséquence est que l’on a du mal à avoir un rapport sain et ouvert à la société dans son ensemble, surtout quand elle est plus complexe qu’auparavant.

Maurice Goldring : Je fais partie du groupe « du communisme au réformisme », composé d’anciens communistes. J’ai souvent l’impression qu’il n’y a pas en France un Parti socialiste mais plusieurs partis socialistes. Je crois que les interventions que nous avons entendues ce matin seraient peu admises au congrès du Mans.

Ce qui est marquant c’est que les socialistes ont mauvaise conscience, et sentent le besoin de se justifier sans cesse. L’illustration en est le congrès de Dijon, où toute la salle s’était levée pour applaudir le secrétaire de la CGT. Mais je crois que l’objectif des socialistes serait qu’un Premier Ministre venu de leurs rangs se fasse applaudir dans un congrès syndical !

Enfin je remarque que toutes les motions présentées aux militants débutent avec une description du monde qui se lit comme un éditorial du Monde Diplomatique. Comment peut-on critiquer le radicalisme dans ces conditions? Si le point de départ est celui-là, on est paralysé pour la suite.

Pierre Schapira : Je suis d’accord avec Jean-Pierre Mignard sur l’Union Européenne, dont la présidence britannique est un désastre. Ceux qui ont soutenu Tony Blair lors de sa prise de fonction sont très déçus, même chez les travaillistes britanniques.

Par ailleurs il me paraît important de clarifier un point : ne confondons pas la période actuelle et celle des années 1970. Le programme commun était possible avec un Parti Communiste structuré, qui avait des élus, et nous avions des intérêts communs. Avec les gauchistes aujourd’hui nous ne pouvons pas faire la même chose.

Sur la taille du Parti socialiste et sur les problèmes que cela pose, je fais remarquer que la FNESR (Fédération Nationale des Elus Socialistes et Républicains) compte 40 à 50 000 élus ! Ce qui signifie en clair que la moitié du parti est élue ! Si on ajoute à cela les collaborateurs, les amis, et la famille, tout le monde est en rapport étroit avec un élu.

Je remercie Nouvelle Voix pour ce débat, et c’est dommage que le parti n’organise pas des colloques de ce type. J’ai connu la période où il y avait des grandes conventions thématiques ou la réflexion se déroulait àl’intérieur du parti. Désormais nous sommes obligés d’aller à l’extérieur pour chercher la discussion, et de ce fait on vide le parti de sa substance.

Malik Lounes : On a manifestement un ex-« candidat naturel », Laurent Fabius, qui a fait l’analyse selon laquelle il faut aller chercher 3 ou 4 points chez les électeurs d’extrême gauche. Cependant le corps électoral a changé : on a constaté un afflux de nouveaux électeurs de gauche, qui se sont inscrits dans la période 2002-2004, et qui se traduit par un rapport de force gauche/droite, qui n’est plus le même que dans les vingt dernières années. On est dans une phase politique différente, et Laurent Fabius est en train de perdre le sens des réalités ! Le PS n’a pas besoin de l’extrême gauche pour gagner au second tour des élections présidentielles. Nous avions donc un boulevard devant nous pour gagner en 2007, et nous pouvions en profiter pour avoir un vrai débat idéologique, et nous nous retrouvons à nous poser la question des alliances, alors que nous n’en avons pas besoin.

Jean Houel : Je suis proche du Parti Socialiste, c’est pour cela que je suis ici. Je suis d’accord avec ce qui a été dit ce matin. Je pense que beaucoup de militants du Parti Socialiste sont également d’accord avec cela, mais ils pensent qu’ils ne peuvent pas le dire. Je crois qu’ils se trompent et j’estime que non seulement on peut le dire, mais qu’on doit le dire.

Réponse des intervenants :

Eric Dupin

Je voudrais revenir sur la question qui nous a été posée : Pourquoi ne peut on pas dire certaines choses ? Je crois que l’on peut reprocher à la gauche, y compris à ses éléments les plus modérés, de ne pas avoir le courage de lutter contre le gauchisme. Tant qu’on laisse les Français dans l’idée que la gauche c’est le bien et la droite le mal, alors pourquoi ne laisserait-on pas conclure que l’extrême gauche c’est extrêmement bien !!! Il faut sortir de cette vision manichéenne. Dire « oui » au mouvement du monde où dire « non »au mouvement du monde conduit dans les deux cas à une impasse. La bataille n’est pas menée parce que très souvent le réalisme pose de vrais problèmes. Le socialisme européen est en panne, et Tony Blair non plus ne se fait pas applaudir par les syndicats ! Les syndicats allemands sont en conflit avec le SPD. Les socialistes français ne peuvent donc pas prendre modèle sur un socialisme européen qui est dans une impasse.

Le réalisme ne doit pas être un fatalisme. Doit-on s’interdire de critiquer la division internationale du travail qui se met en place, avec des pays cerveaux et des pays ateliers ? La seule voie du réalisme n’est passuffisante. Il ne suffit pas de s’adapter à un mouvement du monde qui est porteur de valeurs contradictoires au socialisme, il est nécessaire de réaffirmer ces valeurs. Lionel Jospin, dans son livre qui paraît ces jours-ci, a raison de parler de « nouvelle aristocratie ». Pourquoi les socialistes n’osent-ils pas poser la question du revenu maximal ? Ce genre de question doit être posé. Et dans ce cadre-là nous ne sommes pas dans le clivage entre des réalistes et des radicaux.

 

Stéphane Boujnah

Une remarque sur le problème de l’ouverture du parti. Soit on prend ce problème pour un fait, en disant que la SFIO était un parti d’instituteurs, et qu’aujourd’hui le Parti Socialiste est un parti de fonctionnaires, et on se condamne alors à être une forme de clergé, prêchant un discours de moins en moins en phase avec l’évolution de la société. Soit on décide de transformer les choses, mais cela suppose une prise de risque : on prend le risque de déstabiliser les forces du congrès ! Si le Parti Socialiste avait en effet un million de membres et non cent mille, on n’aurait pas les mêmes textes présentés aux militants.

Laurent Bouvet

Mon souci est de trouver un moyen de lever définitivement l’hypothèque radicalo-révolutionnaire-conservatrice. On ne va pas s’aligner sur la culture des pays voisins, cela n’a aucun sens. Notre volonté n’est pas de normaliser, mais il faut prendre en considération certains phénomènes.

Sur la taille du parti et sa composition sociologique, bien sûr un parti n’a pas à être une représentation miroir de la société, mais il faut une masse critique, car il y a un lien entre la sociologie militante, le projet, les gens qui le portent, et la sociologie électorale.

Pour illustrer les dangers du conservatisme je voudrais prendre l’exemple du thème des « 2 France » de Laurent Fabius, qui est un terrain glissant. Laurent Fabius valide le discours de la droite. Nicolas Sarkozy et Laurent Fabius disent la même chose : Sarkozy oppose la France des statuts et la France des compétences. Dire, comme le dit Fabius, que l’on devrait défendre la France des statuts, c’est garantir l’échec dans le réalignement politique qui est en cours.

Je voudrais développer un dernier point, sur Tony Blair. Je ne suis pas convaincu par les aspects moralistes de sa politique, mais les socialistes qui ont pour habitude de dire que ce qui compte, ce sont les résultats électoraux, alors ils ne peuvent pas «critiquer Tony Blair » sur ce point : il a été réélu 2 fois !

Jean-Pierre Mignard

Juste un mot pour dire qu’il faut faire attention au retour de l’Etat nation, qui ouvre la porte au nationalisme, au passéisme, au populisme. C’est pour cela que la question européenne est centrale.

Philippe Herzog

Pour moi il ne faut pas rester sur un débat centré sur réformisme et radicalité, mais se centrer sur diagnostic, méthode, contenu des politiques. Il faut mettre en difficulté le gauchisme sur le fond, il ne construit pas. A défaut toutes les questions sont déviées vers un théâtre de posture politicienne.

Sur le fond les difficultés du Parti Socialiste sont criantes : où est, par exemple, sa pensée économique ? Dans l’organisation du monde qui se dessine, la Chine est l’atelier, et les Etats-Unis ont un rôle clé dans la recherche et dans les finances. Quelle sera la place de l’Europe dans le monde ? Peut-elle se permettre d’évoquer la fin du travail ? Doit-elle se consacrer toute entière aux loisirs ? L’héritage du marxisme n’a pas fructifié. Après le vote du 29 mai, le choix de Chirac du retour à l’Etat protecteur, qui a pourtant fait preuve de son impuissance, appellerait des réactions. Et l’Europe doit d’abord être créative, et non protectrice.

Il y a un non-dit, pour certains socialistes français, c’est que la France n’a pas eu Thatcher pour obliger à faire des réformes. Il faut notamment tirer au clair nos relations avec le marché. L’héritage de Jaurès, de la Commune, c’est la participation à la gestion, l’encouragement à l’autogestion. La perspective bolchevique a étouffé ça : « tant qu’il n’y aura pas le communisme, la gestion c’est de la collaboration de classe ». Mais la social-démocratie régresse vers la simple redistribution. 

Enfin, il nous faut avoir une vraie relation avec la société civile. Une vision du rôle des associations, des syndicats, des partenaires public-privé est indispensable pour gouverner. Nous devons cesser de dire : « la gauche vous a donné …, alors votez pour nous ». La gauche ne doit pas offrir, elle doit donner aux citoyens les moyens d’agir par eux-mêmes.

Toutes ces questions sont importantes et on ne peut éviter de les aborder. Un PS qui, en interne, n’affronterait pas le cœur de la transformation, et qui, en externe, se fâcherait avec tous ses partenaires européens, serait véritablement dans une impasse.

Jean-Louis Bianco

Pour conclure ce débat je voudrais d’abord remercier nos intervenants et le public d’être venus. Nous n’étions pas forcément tous d’accord avec ce qui a été dit, mais il faut susciter le débat, et je demande aux intervenants de bien vouloir continuer avec nous, pour élaborer une partie des idées qu’ils appellent de leurs vœux. Notre parti doit se doter d’un projet politique clair, novateur, et ambitieux. Nous avons un travail idéologique à faire, et en même temps trouver un chemin concret pour y parvenir. Comme le débat l’a montré, nous devons sortir de la fascination, du surmoi communiste et gauchiste : si nous voulons gagner le congrès, dans les débats nous devons nous assumer. Si on est plus à gauche parce que l’on emploie le mot rupture et abrogation dans toutes les phrases, alors en effet ils sont plus à gauche que nous.

Si nous avons créé Nouvelle Voix, c’est parce qu’on peut y dire certaines choses, et notre ambition c’est qu’on puisse le dire dans le parti et à l’extérieur.

Nouvelle voix

Publié dans Des proches politiques

Commenter cet article