Oui au TCE au PS

Publié le par Réformisme et rénovation

« Oui » à la gauche qui vient


Le premier décembre 2004 nous avons tranché. Elus et militants socialistes, nous nous sommes prononcés, à une nette majorité, en faveur du traité constitutionnel.

A cette occasion, nous n’avons pas fait simplement le choix de l’Europe.

Notre « oui » dessine des lignes de force qui détermineront largement le cours des débats et des échéances politiques à venir.

En acceptant le projet de traité constitutionnel, nous avons reconnu, pour l’essentiel, sa conformité avec nos valeurs comme avec nos ambitions de transformation sociale et politique. En réalité, nous avons fait le choix de notre socialisme. Nous avons choisi la manière dont nous souhaitons, aujourd’hui, le mettre en œuvre et ce faisant, nous en traçons les nouveaux contours.


Nous avons préféré un texte progressiste plutôt qu’une idée pure. Nous avons opté pour un « oui », responsable et exigeant, qui permette aux citoyens européens de profiter de toutes les avancées de la Constitution. Nous avons préféré le compromis, le pluralisme qui ouvre à la discussion de tous, plutôt que la particularité d’une conception qui aurait été imposée à tous. Nous avons refusé le leurre d’une crise salutaire qui nous aurait opposé aux autres membres du Parti Socialiste Européen, aux syndicats et à de nombreux autres partis de la gauche européenne.

Autrement dit, nous avons congédié le mythe de la rupture au profit de l’esprit de réforme.


Ce « oui » est bien celui d’une gauche résolument réformiste et moderne qui s’intéresse aux conquêtes sociales d’aujourd’hui et non aux lendemains qui chantent.

Et ceci n’est pas un constat en forme de résignation mais plutôt l’appel à une rénovation, en marche, des fondements et des pratiques de notre action politique. Nous ne pouvons plus nous satisfaire d’un plus petit dénominateur commun. Les appels à l’unité ne valent que s’ils nous permettent d’affirmer un projet original et novateur.


Que voulons-nous ?


Nous voulons, comme hier mais avec les moyens d’aujourd’hui, une société d’émancipation individuelle et collective dans laquelle se partage une égale liberté. Liberté de ne pas être soumis aux inégalités et à l’injustice, liberté de ne pas être condamné à la pauvreté et à l’exclusion. Nous voulons une économie qui produise les richesses nécessaires à leur juste redistribution. Nous voulons une démocratie réellement représentative qui favorise la participation de tous les citoyens.


Nous affirmons donc notre ambition de construire une société solidaire dans une économie de marché.


En conséquence, nous assumons l’ambivalence du marché et du capitalisme.

Nous reconnaissons qu’ils sont créateurs de richesses et d’échanges, que la libre initiative et la concurrence favorisent l’innovation et sont des facteurs de progrès et de développement. Mais nous savons aussi que la seule logique de production et de consommation ne peut se suffire à elle-même, que la seule recherche de la rentabilité maximale est incompatible avec un projet humaniste d’émancipation des individus, que la croissance forcenée est souvent opposée à l’intérêt écologique. D’où la nécessité d’infléchir, de corriger et de réguler sans cesse les mécanismes du marché par la redistribution, par le développement de la protection sociale, par le combat contre les inégalités et par la promotion du non-marchand. D’où l’importance d’un projet de développement soutenable dans lequel les activités de production demeurent des moyens – et non des fins – mises au service d’un bien être partagé.


Pour accorder efficacité économique et justice sociale nous nous affirmons plus que jamais réformistes. Nous refusons les nostalgies du plan et de l’économie administrée, le dirigisme politique et économique. Notre réformisme se veut moderne et il se défait des formes traditionnelles de l’Etat providence : son égalitarisme abstrait, son centralisme bureaucratique, sa politique sociale à caractère global donnant la priorité à l’assistance, le faible rôle de la société civile face à un Etat interventionniste. Notre réformisme, celui de la gauche qui vient, ne se soutient qu’à travers la promotion du dialogue entre partenaires sociaux, la recherche constante de compromis négociés, la valorisation du contrat à côté de la loi, la régulation décentralisée attentive aux cas particuliers dans le respect de l’égalité.


Les chantiers qui s’ouvrent à nous sont ainsi immenses.


Nous devons travailler à instaurer un nouveau modèle de croissance qui nous donne les moyens de réformer notre modèle social. Face au chômage de masse, face à l’exclusion durable et aux formes modernes de la précarité, l’urgence est grande.

Nos sociétés post-industrielles sont des sociétés tertiaires où les activités de conception se substituent aux activités de fabrication. D’où la nécessité de développer une économie de la connaissance, c'est-à-dire une économie fondée sur la recherche et l’innovation. Il importe de ne plus subir les mutations mais bien de les devancer afin de mettre au jour de nouvelles sources de richesses à partager.

C’est une réforme d’ensemble de nos conceptions et de nos pratiques du travail qui est aujourd’hui nécessaire. Elle passe par la valorisation de l’initiative, par une révolution culturelle qui nous fasse préférer l’accroissement de l’activité – créatrice de nouveaux emplois – au partage de la pénurie. L’ensemble du monde du travail doit ainsi être revitalisé : liberté et sécurité peuvent s’accorder à travers l’échange d’une flexibilité accrue contre une protection accrue. Non plus protéger les emplois en s’opposant aux dynamiques économiques mais protéger les travailleurs. Ce qui suppose une politique publique ambitieuse synonyme d’une hausse des aides pour le retour à l’emploi et d’une réforme de la formation professionnelle afin que l’inactivité devienne un temps de formation permanente. Politique qui implique légitimement, en échange de moyens nouveaux, une nouvelle responsabilisation des acteurs et une plus grande incitation au travail.


Nous devons encore réformer l’Etat.

Pas seulement avec une ambition comptable mais bien en cherchant à conjuguer efficacité et service public.

L’Etat doit être le garant de la protection des plus fragiles, de la cohésion sociale, à travers son action de correction des inégalités. Il doit être l’acteur principal de politiques ambitieuses en matière de santé publique, d’éducation et de culture. Il doit garantir l’égal accès de tous aux biens publics que sont par exemple la justice et la sécurité.

Mais il doit tout autant favoriser l’initiative et la responsabilité individuelles. D’où la nécessité de redonner toute sa place à la société civile en favorisant le dialogue et le contrat entre partenaires sociaux. D’où la nécessité d’une décentralisation à la fois efficace et juste dans laquelle transferts de compétences et de moyens visent à redonner aux collectivités locales la maîtrise de leurs destins.


Nous devons aussi rénover la vie démocratique.

C'est-à-dire encourager toutes les formes de démocratie locale et participative. Simplifier et clarifier les échelons de délibération et de décision, permettre au citoyen d’y participer effectivement à travers des incitations et des compensations, à travers une formation – à la culture politique, au droit – qui doit commencer dès l’école.

A l’heure où la reproduction des élites semble être encore la règle, nous devons nous donner les moyens d’une démocratisation réelle de la représentation politique. Les discriminations, entretenues sous couvert d’égalitarisme républicain, se traduisent par des entraves au travail, par la marginalisation d’individus et de communautés privés de visibilité sociale. D’où l’urgence d’une action affirmative, de discriminations positives maîtrisées, qui les rétablissent dans leurs droits.

Alors seulement les questions d’intégration pourront être résolues, alors seulement la communauté ne sera pas un vain mot mais un partage réel, alors seulement la représentation politique retrouvera sa légitimité et son énergie transformatrice.


On le voit, la gauche réformiste et moderne que nous appelons de nos vœux, et à laquelle notre « oui » donne toute sa légitimité, n’est pas un chèque en blanc donné au marché déréglé. Il s’agit plutôt, en étant ouvert au meilleur de la social-démocratie européenne et en en inventant une expression originale, d’incarner le réformisme de gauche sur lequel nous avons su nous entendre.

C’est sur un tel projet de réforme, d’émancipation et de transformation sociale, que nous, socialistes, pouvons nous retrouver afin d’opposer aux conservatismes de tous horizons, l’ambition d’une nouvelle société dans une Europe nouvelle.


Jean-Marie BOCKEL


Tribune parue dans les Echos

du 25 janvier 2005




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