Interview Manuel Valls dans le nouvel obs

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Parce que Manuel Valls dit des choses intéressantes, même si on n'est pas  tout le temps d'accord avec lui. Il faut le lire avant de tomber dans des caricatures simplistes de "droitier" du PS.

 

Interview dans le nouvel obs

Valls : «Bien sûr que j'y pense aussi»
Royal ? «Un one-shot» ! Delanoë ? «Il nous ramène en arrière» ! Dans un livre d'entretiens avec notre collaborateur Claude Askolovitch, le député-maire d'Evry règle leurs comptes aux «éléphants» et dévoile sa méthode «pour en finir avec le vieux socialisme... et être enfin de gauche» «Pour en finir avec le vieux socialisme... et être enfin de gauche», Robert Laffont, à paraître le 30 avril.. Décoiffant !


Je te demande de défendre la gauche et tu en dis du mal.
Mais la gauche, c'est ça ! Précisément parce que nous l'aimons, nous commençons toujours à en dire du mal. Parce que nous sommes plus exigeants sur nous-mêmes. Etre de gauche, c'est difficile. Nous mettons la barre trop haut. Et quand nous échouons, ou quand nous renonçons, quand nous n'avons plus les clés, c'est terrible. Nous nous sentons d'autant plus coupables. Alors nous nous enfermons mentalement, nous faisons comme si nous étions toujours les meilleurs, les plus moraux, les plus purs. Nous nous racontons des histoires. En plus, nous finissons par y croire. Ou alors, nous devenons cyniques, indifférents, jouisseurs... On ne changera pas la vie des citoyens, on pensera juste à la nôtre, de vie; notre vie de politiques qui gagnons des élections comme une équipe de foot gagne des matchs, et seul le résultat est beau. Ensuite, quand on gouverne, si on gouverne, qu'importe ! Après le scrutin, le déluge ! Il n'y a rien de pire qu'une gauche cynique. ( ...)

Tu t'ennuies dans les instances du PS ?
Comme les autres. Les jeux de rôles, de positionnements, de paroles contrôlées sont insupportables. Après la défaite présidentielle, il y avait autre chose. Une lassitude visible, palpable, poisseuse, déprimante. Tu avais plein de gens, enfermés dans des salles de réunion, et qui n'avaient juste plus envie de se voir, de recommencer les mêmes luttes, les mêmes histoires, les mêmes bagarres, les mêmes polémiques. Chacun soupirait en attendant que ça se passe, pour aller faire sa vie ailleurs, en dehors.


Donc vous étiez morts...
Individuellement, les dirigeants socialistes bougent encore. Les mêmes qui bâillaient rue de Solférino sont partis en guerre pour les municipales et les cantonales. En Corrèze, Hollande n'est pas le Flanby de la caricature ! Conquérir du pouvoir, guerroyer pour des fiefs, on sait faire, et ce n'est pas déshonorant. Mais, entre cette vie locale et le vide au sommet, il y a un gouffre terrifiant. Ce qui est mort, c'est ce Parti socialiste tel qu'il est organisé. Cette manière de ne pas vivre ensemble, de ne pas travailler, de se complaire dans l'ennui et la médiocrité.

Et tu en sors comment ?
En reprenant tout à la base. Récrire notre déclaration de principes, bouleverser notre organisation, nous ouvrir, largement. Y compris en confiant directement le choix de notre candidat aux électeurs à travers des primaires ! Changer le nom de notre parti, s'il le faut. Nous devons écrire un programme fondamental comme les sociaux-démocrates allemands. Qu'est-ce qu'on fait dans les cinq-dix ans qui viennent ? Qu'est-ce qu'on propose ? On doit entrer dans les détails. Sur le plan de la fiscalité, des prélèvements obligatoires, du financement des retraites, de la Sécurité sociale... Il n'y a pas un champ qui ne doit être labouré, il n'y a pas un mur qui ne doit être attaqué. On doit reprendre le travail intellectuel et politique de zéro. Il faut construire une nouvelle force politique, comme Blair l'a fait avec le New Labour. Tu vois, c'est d'une simplicité totale ! ( ...)

Est-ce qu'il ne faut pas tout simplement séparer des gens qui ne veulent plus, ne peuvent plus travailler ensemble ?
A force de ne pas traiter les sujets, tout s'envenime, et la vie en commun devient insupportable. Mais si on retravaille, on se redonne une chance. Sous Mitterrand et Jospin, tout le monde a participé au gouvernement, et pas de manière honteuse. Et si tu regardes bien, les différences entre socialistes étaient plus importantes il y a vingt ou trente ans. Entre un Jacques Delors et un Pierre Joxe, entre un Michel Rocard et un Jean-Pierre Chevènement, c'était bien plus profond qu'entre Emmanuelli et Moscovici ! ( ...) Pourtant, tous ces gens se retrouvaient, dans le mouvement. Il existait l'envie de gagner, de gouverner, de changer les choses ensemble, d'accepter les différences, malgré la violence verbale. Le cadre commun était accepté par tous. Chacun s'y épanouissait ou y trouvait son compte. C'est ça qui a disparu. ( ...)
Combien de dirigeants du Parti socialiste, à tous les niveaux, se demandent à quoi ils servent ! Mais ils continuent, malgré tout, parce qu'ils sont des professionnels de la politique. Parce qu'on ne peut pas faire autrement. Parce qu'on ne sait pas faire autrement. Mais ils savent que l'objet, le parti lui-même, est épuisé. Ils savent que l'idée même pour laquelle ils se sont battus est aujourd'hui entamée ... ( ...)
Sans doute des dirigeants doivent partir. Au fond, les discussions qu'on peut avoir sur Mitterrand, Blair ou la campagne de Ségolène Royal, les «si» et les «pourtant», ne me passionnent plus. Ce sont des débats du passé, concernant des personnages du passé.

Royal aussi ?
Il n'y a que ça qui t'intéresse, si je suis «royaliste» ou si je ne le suis pas ? Comme ça, on pourra faire une belle infographie dans le journal ? Les réseaux de Ségo ou les réseaux de Bertrand ? Cette mise en demeure permanente est terrifiante ! Toi, le journaliste, tu fais partie de notre problème. Cette manière d'exiger une réponse, et une réponse unique, sur une personne, comme si cela réglait toute la crise de gauche... Les médias nous trouvent creux. Ils ont sans doute raison. Mais ils sont aussi futiles que nous, ils se repaissent de notre crise, ils entretiennent nos guerres pathétiques ! Et ensuite ils éditorialisent gravement en nous reprochant nos divisions, quand il n'y a que ça qui les intéresse ! ( ...)
C'est très difficile de se saborder pour reconstruire. C'est très difficile de sortir du confort que procure une grande formation politique établie, historique. C'est très difficile de faire l'effort politique et intellectuel pour se réinventer. C'est ce que j'essaie de faire depuis quelques mois. J'en vois les avantages et les limites. Je peux être très vite marginalisé par les accusations de droitisation et les procès en sorcellerie... On moque mon ambition. Mais il faut prendre ce risque. Il faut détruire une maison devenue fantôme. Et il faut en finir avec des dirigeants politiques épuisés, perclus de rivalités et de vengeances, qui n'arriveront plus jamais à travailler ensemble... ( ...)
[Ségolène Royal] n'est plus cette nouveauté absolue qui aurait pu, d'un coup, du passé faire table rase. C'était un one-shot. C'est raté. La campagne est passée par là, sa défaite, ses dysfonctionnements. Ségolène est comme nous désormais, même si l'opinion la différencie encore. (...) Tu veux le fond de ma pensée ? Ni Ségolène Royal, ni Bertrand Delanoë, ni François Hollande, ni Dominique Strauss-Kahn, ni Laurent Fabius, ni Martine Aubry ne devraient être candidats à l'élection présidentielle !

Alors qui ? Ta Majesté ?
Quelqu'un de la nouvelle génération. Montebourg, Peillon, Hamon, Moscovici, Dray, Filippetti... ou moi, bien sûr que j'y pense aussi. On verra ! Il faudrait avoir le courage de dire, comme les démocrates et les travaillistes dans les années 1980, qu'on accepte de donner sa chance à quelqu'un de neuf. Même moins capé, moins connu, moins expérimenté, moins adoubé par les médias... Mais un nouveau. On doit passer du cimetière des éléphants au combat des sept nains ! Mais le nain qui sortira de ce combat sera libre; il pourra en finir avec les tabous du PS... ( ...)
Je suis convaincu que si on reprend l'un des anciens on n'y arrivera pas. On ne refondera pas ce parti. Ce n'est pas une question d'âge, c'est une question de lisibilité et de disponibilité. Il faut quelqu'un qui n'a pas été ministre, qui n'a pas été du pouvoir...

Delanoë n'a pas été ministre
Il est maire de Paris ! Il est un mélange de modernité et de classicisme, très jospiniste en somme, peut-être trop. Lui aussi nous ramène en arrière, à sa façon. ( ...)

Pourquoi veux-tu que le Parti socialiste dise à tous ces gens-là : «pas vous» ?
Parce qu'ils nous empêchent de gagner. Parce que je pense qu'ils représentent le passé. Parce qu'avec eux on ne sera jamais dans le mouvement, mais dans une comédie perpétuelle. Hollande prendra-t-il sa revanche sur Royal ? Royal grillera-t-elle Delanoë ? DSK va-t-il revenir ? Et toi, tu as le courage de suivre encore quatre ans cette pantomime ? ( ...)

Aujourd'hui, tu es un dissident de droite à l'intérieur du PS, mais à ce moment-là (1) tu étais un dissident quasi gaucho !
Même en plaisantant, c'est stupide ! J'ai ma part de contradiction et d'aveuglement. Je suis prêt à en faire l'inventaire. Ma position sur le référendum européen, en 2005, était alambiquée et problématique. Mais, sur l'essentiel, j ai un fil conducteur : le rapport aux citoyens. Je leur dois à la fois la vérité et la présence. Je suis avec eux, mais je ne les mène jamais en bateau. Sur tous les sujets qui nous ont coupés de l'électorat populaire, j'essaie d'être constant. Cela vaut pour la sécurité, l'autorité - une valeur de gauche -, les délocalisations, l'équité, les retraites. Dire la vérité en matière économique ne signifie pas donner quitus à des patrons qui abusent de leur puissance, et encore moins abandonner à leur sort des salariés victimes de l'inévitable. Défendre les immigrés ne signifie pas renoncer à tout contrôle. Mais contrôler l'immigration ne signifie pas, inversement, autoriser la chasse à l'homme. Etre intransigeant sur la sécurité ne signifie pas soupçonner indifféremment tous les habitants des quartiers populaires. Mais respecter ces quartiers implique de désigner ceux qui les détruisent, de l'intérieur comme de l'extérieur. Vouloir la sécurité-flexibilité n'impliquait pas de mépriser les LU. Deux choses me sont également odieuses, deux formes de mépris en fait. Le mépris démagogue, qui consiste à suivre systématiquement l'opinion, à accompagner et à entretenir les faux espoirs... Et le mépris hautain de ceux qui détiennent les solutions et considèrent que le peuple est vraiment décevant de ne pas comprendre qu'il faut en baver...

Robert Laffont

(1)En 2001, lorsque Manuel Valls soutenait le mouvement des «petits LU», après l'annonce de la fermeture du site de Ris-Orangis, NDLR.

Publié dans Rénovation du PS

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site santé 30/04/2015 10:27

merci pour l'article c'est à partager !